Un coeur, la mort et un cochon

C’est une histoire de coeur, avec un grand C(ri).

Le 7 janvier 2022, un cœur de cochon génétiquement modifié a été transplanté dans le corps d’un humain « condamné » à mourir (un pléonasme, donc). L’expérience est décrite comme une « prouesse médicale », un « miracle » de la science. À mes yeux, et dans ceux des principaux concernés, les cochons, l’expérience est digne d’une fiction morbide dans laquelle les humain-e-s se sont érigé-e-s en déités à l’orgueil criminel. Sauf que la fiction n’y est pas, et que le scénario est tristement bien réel. Comment diable, ce que l’on appelle « l’Humanité », a-t-elle pu en arriver là ?

 

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Depuis le début de l’année, un homme de 57 ans, vivant aux États-Unis et « à l’insuffisance cardiaque » s’est vu transplanter le cœur d’un être sensible qui n’avait rien demandé. En soi, le cochon n’avait pas sa carte de donneur d’organes consentent, mais on le lui a pris. Parce que le sien n’a pas, aux yeux d’une majorité d’humain-e-s, de valeur propre. Une discrimination plus communément appelée « spécisme », par analogie au racisme et au sexisme ; soit la croyance selon laquelle les humain-e-s sont supérieur-e-s aux autres animaux, à qui l’on accorde le droit de vivre seulement s’ils servent les intérêts des premier-ère-s (évidemment). Un dogme dont il est urgent de briser les fondements.

Des humain-e-s dont le cœur est tellement malade vont donc, avec l’aide évidemment désintéressée d’une gentille équipe de « médecins » et autres « scientifiques » avides, jusqu’à s’approprier celui de ceux qui l’ont pur et innocent. Aujourd’hui les cochons, parce que pratiquer l’exercice sur des chiens choquerait bien trop intensément l’opinion publique. Au fait, en quoi le cochon serait-il moins digne de recevoir de la considération, que le chien ? Demandez-le-vous.

 

Mourir : renier l’inévitable

Dans ce scénario aux fondations dominatrices, le tabou de la mort dans nos sociétés déracinées des valeurs essentielles que l’on ne nous a pas apprises sur les bancs de l’école, prédomine. La « prouesse médicale » ainsi décrite n’est finalement que la conséquence d’une peur panique de ne plus exister en tant que « moi » et de retourner dans le ventre de la terre. Paniquer à l’idée de ne plus sentir son cœur battre lorsque l’on sera mort-e-s, alors que nous n’avons vraisemblablement pas appris à le sentir battre de notre vivant. Et lorsque l’on n’a pas appris à bien vivre, on n’apprend pas à bien mourir, ça paraît logique. Ainsi, mourir, c’est tabou. Mourir, c’est être vulnérable. Mourir, c’est accepter l’idée que nous ne sommes pas des électrons libres et intouchables, déconnectés de la nature de toute vie. Mourir, c’est être humble, c’est accueillir notre petitesse, c’est prendre acte du fait que notre enveloppe corporelle soit périssable. Mourir, c’est en somme réaliser que nous nous sommes incarné-e-s en chair et en os sur cette terre. Et donc, c’est réaliser que l’on va y retourner, à un moment donné.

De cette hantise existentielle, les humain-e-s vont façonner leur monde. Un monde chaotique, mais qui donne l’illusion d’être rassurant : un monde où les désirs, les plaisirs, l’obsession de la jeunesse et du paraître ont le dessus sur l’éthique, la compassion et l’altruisme. Un monde où l’on ne meure pas, mais où l’on peut tuer tout le monde (de différentes façons). Un monde dans lequel on consomme par frustration et où l’on jouit par désespoir. Où l’on se rend malade par ce que l’on mange et où l’on a l’illusion de se soigner avec ce que la pharma nous met sous le nez. Où l’on se tue dans une tâche insensée qui sert des intérêts insensés, édictés par des institutions insensées. On s’empiffre de la mort des autres, pour se sentir vivant-e-s. Pour se sentir « libres » de consommer ce que l’on veut, quand on veut. De consommer qui l’on veut, dans notre assiette comme dans nos relations. Et si l’on souffre, alors les autres doivent souffrir aussi ; si l’on ne peut échapper à notre propre consomption, alors, nous devrons emporter les autres avec nous. Parce que nous avons non seulement peur de la mort, nous avons aussi fondamentalement peur d’être seul-e-s, tout en ne supportant pas de considérer les autres pour ce qu’ils et elles sont : les autres humain-e-s, les autres animaux, les autres êtres vivants dans cette maison qui nous est commune, la Terre.

De notre incapacité à accepter la mort comme une étape intrinsèque à la vie, découlent des pratiques abjectes dont les enjeux éthiques défendus sont on ne peut plus absurdes. Demandons-le-nous : de quel droit décrète-t-on que la vie d’un seul humain est évidemment plus importante que celle de cent cochons ? Même d’un seul cochon ? La prétention et l’autoproclamée supériorité des humain-e-s sur le reste du monde les coupent spontanément du sujet principal de cet exemple sociétal illustré par une transplantation transgénétique : leur cœur. Une civilisation hors-sol qui ne sait plus écouter son cœur, voilà ce qu’il en est.

 

“Il existe un lien direct entre la culture du divertissement qui s’empare d’une société, et le fait que cette société est coupée de la nature. Il n’y a plus de prise à la terre, plus de contact direct avec la sagesse apaisante des cycles et les enseignements du vivant, Et surtout, il n’y a plus d’effort à faire. Le coeur, source du courage et de la vaillance, source de la force et de la lumière, perd son utilité, et comme un muscle qui cesse d’être mis à contribution, il se gâte, se pétrifie.”

(“Mère, l’enseignement spirituel de la forêt amazonienne“, Laurent Huguelit, pp. 114-115)

 

Écouter son coeur battre, plutôt que de se battre contre

Notre monde n’a pas seulement besoin d’alternatives à la recherche médicale ou de solutions high-tech à la santé que nous n’avons pas appris à préserver, notre monde a besoin d’êtres humains prêts à se reconnecter à leur humilité. À la compassion qui animait leur cœur d’enfant. À la Terre qui les accueille avec une tolérance difficilement compréhensible. À leur responsabilité en tant que citoyen-ne-s d’une planète sur laquelle ils et elles ne sont pas les seul-e-s à détenir le droit inconditionnel à vivre. Enfin, notre monde a besoin d’êtres humains qui apprennent à bien mourir. Pour mieux vivre et laisser vivre.

Notre civilisation n’a pas besoin d’un cœur de cochon ou d’un cœur artificiel, elle doit apprendre à écouter le sien propre. Elle doit apprendre à le sentir battre, à le chérir, à en prendre soin. Elle doit apprendre à cultiver ce qui le fait vibrer, et non ce qui l’épuise. Elle doit l’apprivoiser et le remettre au centre de ses actions. Quelles qu’elles soient. Elle a besoin d’apprendre à le régler à nouveau sur la fréquence de l’amour. En se connectant à son cœur plutôt qu’à ses peurs, notre civilisation ne recourrait pas à la technologie pour se sentir vivre. Elle ne se laisserait pas berner par l’illusion d’une vie libre dont les fondations sont des chaînes mouvantes.  Avec un cœur pur, les humain-e-s sauraient rendre à la vie son aspect sacré. L’aspect sacré de sa vie propre, mais aussi celui de la vie des autres.

 

 

L’équitation, ce sport où l’on aime celui que l’on peut dominer

Annika Schleu, compétitrice équestre allemande a fondu en larmes au cours d’une épreuve au Pentathlon, aux J.O. de Tokyo, le 6 août 2021. En cause, « Saint Boy » qui a refusé d’obtempérer. Les pleurs, les coups de cravache et d’éperons ne lui ont pas fait entendre raison. Il a dit non. Mais pourquoi diable, a-t-il dit non ? Dans un monde où les petites filles et certains garçons ont été conditionné-e-s à croire que « quand on aime les chevaux, on leur monte dessus et on leur fait faire ce qu’on veut » et qui plus est, qu’ils aiment ça, difficile de remettre en question cette pratique dominatrice ancestrale semblable à un jeu « SM » où le dominé n’a pas donné son consentement.

 

« Saint Boy », cet esclave impertinent qui a osé résister

 

De nombreux médias ont relayé l’affaire « Saint Boy et Annika Schleu », duo qui a suscité beaucoup d’émotions diverses et contradictoires. Il a été question d’un « cheval impétueux » ayant fait vivre l’enfer à sa pauvre cavalière, Annika, qui avait tant travaillé pour cette compétition. L’indomptabilité « irrationnelle et inattendue » de Saint Boy l’éjecte en fin de course, elle qui était promise à la 1ère place. Les projecteurs sont massivement tournés sur le visage mu par les larmes de ladite cavalière. Les mots de compassion à son égard défilent. Aux yeux du monde, les sanglots de la dame ont noyé les coups de cravache et d’éperons qu’elle a dégainés dans un désespoir perceptible. Pauvre Annika. Elle qui, bercée par les fondements de la compétition, s’est retrouvée reléguée à la 31ème place d’une compétition absurde où les chevaux, à l’image des voitures, sont des outils qui se valent et que l’on peut « tirer au sort ». Ainsi, on a pu lire à tort et à travers, les qualificatifs méprisants du monde à l’égard de Saint Boy : « Saint Boy, présumé coupable », « Saint Boy, plus têtu qu’une mule », « Saint Boy a fait vivre un cauchemar à Annika », « Saint Boy, révélateur de la cruelle réalité d’une compétition où la cavalière donne tout et perd tout ». Voilà. Voilà comment, aujourd’hui, en 2021, un résistant à une oppression est qualifié.

Mes propos donneront peut-être cette impression que ma compassion envers Annika est cynique et limitée. Certes. Mais j’en ai malgré tout. De la compassion, de la tristesse même, de voir une femme sensible, s’être faite prendre au piège de la réalisation personnelle par la compétition et la domination. Un problème de société que je pourrais dénoncer dans un essai entier, si j’en avais la patience (et le temps). Ma compassion pour Annika est limitée de par le fait que dans cette histoire spécifique, on invisibilise comme d’habitude, la victime. La véritable victime de ce grand théâtre qu’est la compétition équestre : Saint Boy. Avec un nom pareil, on pourrait croire de lui qu’il est un messie inégalable. Non, Saint Boy n’est pas un messie, ni un compétiteur né. Saint Boy est un cheval qui a sans aucun doute été cassé par ce que le milieu équestre appelle « le débourrage ». Cette pratique qui vise, pour faire simple, à soumettre un équidé pour qu’on puisse lui grimper dessus et lui faire faire des tours. Saint Boy est donc un cheval parmi tant d’autres, qui a été soumis par la main humaine pour devenir le champion d’un milieu où le concours est le seul socle solide et respectable, que l’on trimballe d’un pays à l’autre dans un van, que l’on détient dans un petit box en dehors des temps de « travail ». Un cheval qui n’a pas envie d’être dominé, qui l’exprime, et qui se prend des coups de cravache en retour. Sans compter les insultes et les coups de poings qui lui ont été assénés par la suite, valant, à mon plus grand étonnement, l’exclusion de la coach d’Annika, Kim Raisner. Comme quoi, lorsque certaines pratiques courantes de maltraitance sont rendues publiques, elles sont punies. Si Saint Boy a refusé de sauter, que son regard traduisait une peur panique, s’il n’a pas « connecté » avec Annika, ce n’est pas parce qu’il est « têtu ». Si Saint Boy a refusé de concourir, c’est parce qu’il n’est pas une machine que l’on peut enclencher et déclencher à sa guise. Saint Boy est un animal sensible et conscient. Un individu qui est capable de ressentir des émotions, qui a des besoins fondamentaux, qui peut avoir peur, qui peut être en colère. Et le 6 août 2021, il a résisté à une situation pour laquelle il n’avait pas donné son consentement. En cette date, il a dit non. Il a dit stop ! À l’image des quelques rares taureaux dans les arènes de corrida qui parviennent à encorner les marionnettes psychopathes qu’ils ont en face et qui les mutilent, Saint Boy a mis à terre deux cavalières durant ces J.O. Il est sympa, il ne les a pas piétinées. Mais son esprit libre s’est positionné.

Alors oui, il est à mon sens possible de créer une relation avec un cheval où les deux parties ont du plaisir à aller se balader ensemble. Oui, il est à mon avis possible de monter sur un cheval qui montre explicitement qu’il est d’accord avec cela. De partir à la découverte des champs et des montagnes ensemble, dans une relation de complicité et sans les artifices dont le milieu équestre se vante : mors en métal dans la bouche (pour lequel on va parfois jusqu’à arracher certaines dents qui empêchent au mors de bien s’installer dans la bouche), selle en cuir, sangle au ventre, cravache et autres éperons. Avec ses artifices et dans un contexte de compétition, l’équitation est une forme de jeu « SM » où le dominé n’a pas envie de l’être. En d’autres termes, c’est de l’esclavage (Définition : n.m. / Fait pour un groupe social d’être soumis à un régime économique et politique qui le prive de toute liberté, le contraint à exercer les fonctions économiques les plus pénibles sans autre contrepartie que le logement et la nourriture.).

 

Soumettre pour mieux aimer

 

Mes mots sont crus mais je me le permets parce que je parle de cela en connaissance de cause. Moi aussi, enfant, j’ai cru que la seule manière d’être en relation avec un cheval, c’était de lui monter dessus. De le faire tourner en rond dans un manège. De le cravacher s’il n’avance pas assez vite. De tirer sur le fameux mors pour le faire ralentir ou le faire aller ici ou là. De lui faire passer des obstacles, parce qu’il « aime être stimulé ». C’est sûr qu’en passant plus de vingt heures par jour dans un box de quelques mètres carrés, les chevaux ont besoin d’être stimulés. Autorisés à sortir seulement le temps des cours d’équitation où des petit-e-s apprennent à les dominer, dans un carré de sable, il y a de quoi se résigner. On m’a appris à les soumettre. À considérer les balades en nature comme des exceptions au travail que l’on doit accomplir sur son cheval. On m’a assuré que je devais pouvoir monter n’importe lequel si je savais être ferme. Donc moi aussi, j’ai un peu été Annika pendant quelques années. Je dis un peu car enfant déjà, je crois que j’avais compris qu’il y avait un problème. Et un problème profond. Après deux tentatives de compétition à tout petit niveau et le brevet d’équitation passé, j’ai vite capté qu’être en relation avec un cheval, l’écouter, le respecter pour ce qu’il est, ce n’est pas de lui grimper sur le dos pour lui imposer une pratique que nous avons décidée de manière unilatérale.

Ce n’est pas aimer, que de soumettre quelqu’un-e à ses propres désirs. Ce n’est pas aimer, que de forcer quelqu’un-e à effectuer des tours et des détours pour flatter notre égo. Ce n’est pas aimer, que de s’approprier autrui, de le dompter, de le vendre, de l’acheter, et de l’envoyer potentiellement à la boucherie le jour où il ne répond plus à nos exigences. Oui parce que de cela, on ne parle pas ouvertement, dans le monde de l’équitation. Mais c’est ainsi. À l’image des vaches laitières qui ne produisent plus assez, les chevaux de compétition sont souvent envoyés au couteau dès qu’ils ne servent plus. Boum. Une tige perforante dans la tête et la gorge ouverte. Quelle belle fin que l’on offre à ces créatures majestueuses que l’on a retirées de leur milieu naturel pour en faire des vélos de chair et de sang. Alors oui, quelques-uns de ces équidés auront la chance de terminer leurs jours dans des lieux de retraite. Mais ils sont rares. Car rares sont les cavalier-ère-s qui acceptent de payer mensuellement une somme « dans le vide » pour un cheval qui n’est plus rentable.

 

Communier plutôt que dominer

 

Le cheval dont je m’occupais à l’adolescence, lui, a eu cette chance. Son « propriétaire » semblait avoir un cœur un peu plus ouvert. « Oleman Black » fut le dernier cheval sur lequel je suis montée. À « cru », à savoir sans selle sur le dos, au licol, soit sans mors en métal dans la bouche, et moi en tongs, nous partions de longues heures nous balader dans les bois. Il galopait à toute allure là où des prairies l’appelaient. Je ne portais pas de bombe sur la tête et ne suis jamais tombée. Nous avons cavalé ensemble, libres et épanouis. Au retour à l’écurie, je subissais les regards médisants et les insultes des cavalières « de haut rang » qui me traitaient d’inconsciente. Je n’ai jamais été très friande des relations sociales « par principe », je ne parlais donc à personne dans ce lieu où les apparences, le prestige et la compétition dominent les amitiés. Ce qui m’importait, c’était de pouvoir m’évader avec « Ole » plusieurs heures par semaine. Nous étions complices. Je ne pouvais pas monter sur n’importe quel cheval et espérer cette même fusion. Et lui, mettait par terre facilement les personnes auxquelles il n’était pas connecté émotionnellement.

Quand il est parti à la retraite, quelque part en Normandie, j’ai spontanément décidé de ne plus continuer à « faire de l’équitation ». Les chevaux étaient pour moi des ami-e-s, comme pouvaient l’être des chiens, des chèvres ou des cochons. Et si je relationne avec eux aujourd’hui, ce n’est que dans une perspective de respect et de soin. Tawaki et Loona, les deux chevaux cohabitant au sanctuaire de notre association Co&xister en sont les témoins, bien que je rêverais pour lui et elle de pouvoir retourner dans les steppes immenses qu’arpentaient leurs ancêtres.

Les chevaux devraient être aussi libres que possible. Libres de toute forme d’exploitation, normée ou non. Libres de pouvoir galoper dans de grands espaces sans personne sur le dos. Libres de pouvoir s’émanciper, vivre et mourir sans rapport de domination. L’équitation à proprement parler n’est pas synonyme d’amour, encore moins de liberté. L’équitation est à l’image des autres pans du spécisme* : de l’exploitation qui dénature des individus sensibles qui n’ont pas demandé à être considérés comme des trophées de course. En somme, l’équitation compétitive doit être abolie pour laisser la place à une autre manière d’être en relation avec ces êtres merveilleux que sont les chevaux. Le fameux dessin animé Spirit devrait nous en inspirer et réveiller notre coeur d’enfant. Ainsi, dans un monde idéal, Annika Schleu irait observer un troupeau de chevaux sauvages dans leur environnement, s’assiérait les fesses sur la Terre, avec pour seule intention d’apprendre à les connaître, à écouter leurs besoins, à observer leurs relations. Laissant ainsi la possibilité à l’un ou l’une d’entre eux de s’approcher d’elle seulement s’il ou elle le désire, pour faire plus ample connaissance. Sans autre attente que celle d’une rencontre authentique, d’âme à âme.

 

*Spécisme : discrimination arbitraire des autres animaux sur le critère de l’espèce, justifiée par la croyance en la supériorité des humain-e-s face aux autres animaux.

Lettre à nos lunes et aux corps de mes soeurs

On apprend depuis petites à les cacher et à en avoir honte. On les condamne parce qu’elles nous ralentissent, peuvent induire des douleurs, et parce qu’elles empêchent potentiellement les rapports sexuels. Que les personnes qui se considèrent comme des femmes ne soient pas à disposition en permanence peut rendre le machisme fou. Considérées comme “sales” et “repoussantes”, elles vont même jusqu’à induire des exclusions dans certains contextes. En Occident, les “règles” sont teintées de bleu dans les publicités et marquées au fer rouge par le système capitaliste. Elles sont pourtant un véritable cadeau que notre corps nous offre tous les vingt-huit jours. Mais de tout cela, je ne m’en suis pas vraiment rendue compte avant mes trente ans. Parce que je pense que toutes les personnes qui vivent avec un utérus devraient pouvoir reprendre le pouvoir sur leur corps, je leur dédie cette ode à nos lunes.

 

Menstruations et capitalisme, ça ne rime pas

Je fais le choix conscient de les appeler “lunes”, plutôt que “règles”. Non seulement parce que les règles, de manière générale, ce n’est pas trop mon truc, mais surtout parce que j’estime que cette appellation est de fait biaisée. Les menstruations, intrinsèquement reliées au cycle lunaire jusqu’à l’arrivée de la pilule, ont été détournées de leur fonction par un système qui renie la puissance des personnes se sentant femmes. Un système qui a brûlé les sorcières et souvent rendu les survivantes esclaves du productivisme. Il fut un temps où les femmes vivaient en miroir direct avec la lune et son cycle magique. Elles étaient ainsi “réglées” sur la base de cette connexion profonde qu’elles entretenaient avec ce satellite  si particulier. Symboliquement, la lune était leur guide privilégiée.

Et bam.

Pour la faire courte parce qu’il s’agit d’une chronique et non d’un essai, le patriarcat, empêtré dans une relation toxique avec le capitalisme est venu asperger le cycle féminin d’un sel parfum soumission et d’un poivre aromatisé à la rentabilité. Si les femmes sont les égales des hommes, alors il faudra qu’elles soient rentables, tout au long du mois. Et pour qu’elles soient rentables, il ne faudrait pas qu’on leur laisse la possibilité de sentir leur sang couler. Par contre, on va leur mettre à disposition des moyens bien coûteux et bien polluants pour qu’elles soient rentables non seulement par leur force de travail, mais par leur porte-monnaie aussi. Tant qu’à faire. Ainsi, elles sont disposées à travailler d’arrache-pied, même quand leur corps leur demanderait de bien vouloir se reposer. Créer. Respirer. Celles qui oseraient se plaindre de douleurs ou de fatigue seront rapidement taxées de chieuses. Des chieuses qui pourtant, portent le monde.

 

Pour séduire, renier son corps

Pour ne pas me perdre dans des généralités condamnables (parce que l’envie me démange), je me contenterai de partager mon expérience de vie quant aux flots de sang évacués par mon corps et leurs circonstances. Peut-être que ce récit créera quelques résonances auprès de mes consoeurs.

J’avais treize ans quand pour la première fois, du sang coulait de mon bas-ventre. Un peu surprise par leur arrivée silencieuse, je me suis confiée à ma mère, étonnée qu’elles soient arrivées “si vite” chez moi. Sans en faire toute une histoire, elle s’en est allée m’acheter des serviettes hygiéniques (pas bio du tout). En en parlant avec les copines de l’adolescence, j’ai rapidement réalisé que c’était carrément la honte de porter des serviettes, assimilables à des couches. Et puis, ce n’est pas pratique. On ne peut pas aller à la piscine ou porter des jeans trop moulants quand on porte une serviette. J’ai opté sans hésiter pour les tampons (pas bio du tout non plus) pour être “in”. Quitte à faire partie de celles qui dépenseraient près de cinq mille francs dans ma vie dans l’achat de ces discrets petits poisons. J’étais fière de pouvoir assumer mon passage vers une forme de vie adulte, tout en ne montrant jamais de signes de la présence de mes menstruations. J’étais d’ailleurs chanceuse de ne pas souffrir du syndrome prémenstruel et ne pouvais me plaindre que de leur abondance, que j’estimais problématique. Il ne m’aura pas fallu plus de deux ans d’expériences de “règles” pour me rendre chez une gynécologue on ne peut plus lambda, pour me faire prescrire la pilule. J’avais ouï dire que la pilule permettait de garder le contrôle total sur elles : moins abondantes, elles n’arriveraient surtout que lorsqu’on l’aurait décidé. Cerise sur le gâteau, la pilule permet des rapports sexuels non protégés. Pour séduire, il s’agit donc d’un atout majeur. Je fêtais ma quinzième année quand ladite gynécologue, que je traiterai bien volontiers de criminelle aujourd’hui, m’a prescrit sans sourciller, Madame “Diane 35”. La fameuse. “Vous verrez, comme ça, vous maîtriserez tout.” Je me suis donc gavée de cette pilule-miracle avec fierté, en rejetant toutes les recommandations que ma mère me proférait avec hargne, elle qui avait grandi au gré de la médecine chinoise. Outrée qu’une gynécologue puisse prescrire cela à une jeune femme qui débute à peine sa croissance hormonale et indignée du fait que je refuse de considérer ses mises en garde, elle a dû abdiquer, non sans peine. Comme de nombreuses personnes de cet âge, je pensais tout connaître et ne pouvais pas concevoir me faire conseiller par ma génitrice. Parce qu’elle, savait. Mais je n’étais pas prête à l’entendre. “Pas de tampons, et encore moins pour aller dans l’eau !” “Pas de pilule, il faut laisser ton corps se réguler par lui-même !” “Pas de rapports sexuels sans préservatif et puis c’est tout, tu n’as pas à faire souffrir ton corps pour le plaisir des hommes !” me scandait-elle en mandarin, espérant que la raison prenne le dessus sur mon égo d’adolescente en quête d’attention. (Pardon maman.)

Avec les hormones et autres surprises de Diane 35, j’étais gagnée par un sentiment de liberté et de puissance. Le chiffre sur ma balance a augmenté de huit petits kilos, moi qui n’en pesait que quarante-deux (alors que je mangeais des produits issus des animaux de ce temps-là !). Avec huit kilos d’hormones, je n’étais pas en surpoids mais tout mon corps avait gonflé comme un ballon. Mes joues et mes bras ne me ressemblaient plus, mais j’avais pris des fesses, et ça aussi, c’est cool quand on a quinze ans et qu’on veut “pécho”.

Passée la phase fun de la pilule et en gagnant en maturité, j’ai petit à petit réalisé ses conséquences potentielles. J’ai tenté d’arrêter à la manière d’une junkie. À chaque tentative, je rechutais, n’en pouvant plus des poussées d’acné incessantes, des subites pertes de poids, d’un cycle complètement dérégulé et pompon, des risques de tomber enceinte. Je retournais donc, peu fière, me refaire prescrire la fameuse pilule miracle qui fait de vous l’ombre d’une femme. Il y en a eu près de dix, des tentatives d’arrêter. Jusqu’au jour où j’ai accepté de traverser cette phase peu glorieuse décrite ci-dessus et ce, jusqu’à ce que mon corps retrouve de repères sains. La phytothérapie et l’acupuncture m’y auront aidé, enfin. Il aura fallu près d’une année sans pilule, pour que mon corps retrouve un cycle naturel. J’ai vraiment cru que ce serait impossible. Et puisqu’aucune autre méthode de contraception ne me paraissait satisfaisante, j’ai accepté l’idée que je ne flirterais peut-être plus jamais avec le genre masculin. Je relationnais aussi avec des femmes, et il me paraissait judicieux de les privilégier pour tout un tas de raisons. Ni le stérilet qui crée une inflammation permanente de cet espace sacré qu’est l’utérus, ni le patch hormonal ou la fameuse capote qui pète ne pouvaient m’inspirer confiance. J’avais assez fait souffrir mon corps avec ces conneries. Alors, à moins de rencontrer un homme vasectomié (il ne fallait pas rêver), j’acceptais de poursuivre ma vie affective aux côtés de personnes sans pénis. Ce qui m’importait davantage était de pouvoir laisser couler mon sang sans retenue et sans justification. 

 

Vasectomie, merci

Et puis, il y a eu Pierrick. Il est apparu dans ma vie comme une évidence. Je ne l’aurai jamais parié et lui non plus d’ailleurs. Mais ces fameux coups de foudre que l’on ne voit que dans les films ne sont finalement pas toujours des utopies. Quelques mois après notre rencontre, il n’a pas hésité à prendre rendez-vous chez son urologue pour se faire vasectomier. (Merci mon chéri.) Tout était une évidence dans notre relation et celle ne pas créer d’enfant humain ensemble en faisait partie. Notre mission de vie commune se situait ailleurs. Et des enfants, nous en aurons plein, mais pas sous forme humaine.

Ma gratitude est immense et je sais m’estimer chanceuse d’avoir fait la rencontre d’un allié qui n’a plus peur de respecter les femmes. Et d’agir en conséquence. Plusieurs de nos amis à testicules ont d’ailleurs aussi passé le cap, certains de ne pas vouloir procréer et heureux de pouvoir soulager leur partenaire de vie, lorsque c’est une femme. Le concept de la contraception est donc sorti de ma vie aussi vite qu’une lettre à la poste. En parallèle, j’ai opté pour une méthode infiniment plus écologique et douce pour le corps des femmes. Plus économique, aussi : la coupe menstruelle (une trentaine de francs et elle peut durer des années). Moi qui ne jurai que par le bio et l’écolo depuis plus d’un tiers de ma vie, j’ai vécu cette découverte comme une révélation et un soulagement. C’était sans compter ma rencontre avec la culotte menstruelle quelques années plus tard. Une autre vraie surprise.

 

Laisser couler le sang

C’est depuis que je suis trentenaire que j’ai compris ce que ma mère me répétait sans cesse : le sang qui coule doit pouvoir sortir du corps. Il m’a fallu développer une compréhension plus holistique sur le corps des femmes pour comprendre ce qu’étaient les menstruations. Alors que le sang qui coule sous pilule n’est qu’une réplique sans fond des véritables lunes, ces dernières, lorsqu’elles peuvent accomplir leur travail naturellement, permettent un nettoyage subtil des énergies négatives que les femmes ont pu accumuler durant le mois précédent. Sous pilule, ces énergies restent stockées dans le corps aussi bien symboliquement que physiquement. Un corps libre évacue des déchets énergétiques et physiologiques tous les vingt-huit jours. Quel cadeau. Moi qui ne comprenais pas l’utilité de ces lunes en dehors de leur fonction métabolique pure, je prenais conscience du travail monumental qu’elles achèvent. Depuis que j’ai réalisé qu’elles nous rendaient service en nous demandant de ralentir, de prendre le temps de créer, d’introspecter et de souffler, j’ai également tissé des liens entre les méthodes de contraception modernes, les tampons et le capitalisme. Et bien évidemment, des liens évidents avec le patriarcat aussi.

Une femme en période prémenstruelle et menstruelle fonctionne potentiellement différemment. Dans des temps anciens, elle profitait de cette phase de son cycle pour communier avec le monde spirituel et pour créer davantage. Elle s’isolait, peut-être avec d’autres femmes, pour prendre un temps de répit.

Ce n’est pas rentable ça. Et ce n’est pas pratique, pour certains hommes, de devoir assumer l’ensemble des tâches ménagères et les enfants, si la femme se retire momentanément. Alors, plutôt que d’accepter leur cycle et ses bénéfices, on les brime.

 

Culotte menstru-quoi ?

Je me suis réveillée une nuit alors que j’avais mes règles, avec un message évident. Mon corps ne supportait plus la présence de la coupe. Il la rejetait carrément. C’était viscéral, il fallait que je l’évacue et que je trouve une autre solution. Une solution qui laisserait couler le sang plutôt que de le contenir. Mais sentir son sang couler implique de freiner la cadence. Bien que déconstruite à de nombreux sujets, je lutte encore avec mon réflexe productiviste de devoir être active tout le temps. De devoir accomplir, faire, changer, bouger, ranger, nettoyer. Tout ça tout ça. Passer aux culottes menstruelles m’a forcée à adapter le rythme (et à économiser encore davantage). Pour la première fois de ma vie de femme lunaire, je sentais mon sang couler ponctuellement dans la journée. “Mais, y a une fuite !” “Ça me dégoûte !” “Et si ça se voyait de l’extérieur, que mon sang coule ?!” Ces phrases intempestives m’ont parasitée les premières fois. Jusqu’au jour où j’ai vraiment accepté l’idée que du sang coulait de mon corps, et que c’était sain. J’ai appris à apprécier ressentir mes lunes avant qu’elles arrivent, et à les accepter quand elles étaient là. À chaque fois que le sang coule, je ralentis. Je prends le temps de ressentir, de me connecter à ce qu’il se passe et être reconnaissante d’avoir un corps sain, qui vit au rythme de la lune. Je ne crois pas au hasard. Depuis que j’ai conscience de ce cycle, mes menstruations démarrent toujours à la Nouvelle Lune, comme pour plusieurs de mes soeurs. Désormais, ce n’est plus la gynécologue que je remercie, mais la lune elle-même. Je la remercie de me guider sans que je m’en aperçoive et je remercie mon corps de m’aider à ralentir.

 

Laver, remercier, se reconnecter

La culotte menstruelle est une bénédiction. Elle me force à prendre davantage soin de mon corps dans cette période de repli. Plusieurs fois par jour lorsqu’elles sont abondantes, je me retire dans la salle-de-bains pour me doucher, laver mon sang et cette culotte magique, et pour en remettre une autre, propre, que je laisse chauffer sur le radiateur en attendant de l’endosser. Ces temps me ramènent à l’intérieur de moi-même. J’en suis infiniment reconnaissante. Le voir couler et le laver de mes propres mains m’aide à le valoriser pour ce qu’il est. Je visualise toutes les tensions, les agressions et les énergies sombres qui auraient pu se cristalliser dans mon corps si mes menstruations n’accomplissaient pas ce travail de nettoyage pour moi. Mes lunes m’amènent à réaliser une connexion plus profonde avec mes ancêtres, mes soeurs de ce monde et les femmes de la Terre. Elles m’aident à comprendre pourquoi elles sont si puissantes, et pourquoi elles sont tant opprimées par une majorité d’hommes qui, plutôt que d’accepter et de valoriser leur potentiel, préfèrent les museler, les dénigrer, les harceler. Elles m’aident à réaliser l’ampleur des dégâts causés par le patriarcat. L’ampleur de la catastrophe écologique induite massivement pas le système capitaliste qui manipule notre monde. Mais mes lunes m’aident aussi à ressentir une gratitude immense vis-à-vis des autres animaux, des hommes qui ont suffisamment travaillé sur eux-mêmes pour taire un brin leur égo, des plantes qui nous soignent, des arbres qui nous protègent, des astres qui nous guident, des éléments qui nous animent. Mes lunes m’aident à restreindre les blablateries et à chanter davantage. Elles m’aident à ménager mon corps, afin qu’il puisse se ressourcer. Elles m’aident à aider autrui aussi. Mes soeurs. Les animaux. Les hommes qui m’entourent, de près ou de loin. La Terre.

En somme, vivre des menstruations en toute conscience revient à reprendre le pouvoir sur son corps et le rythme qui lui est propre. Et pour permettre aux femmes de les vivre ainsi, j’entrevois deux options : que les femmes fassent le choix de s’écouter quitte à déroger aux règles implicites de nos sociétés productivistes, ou faire en sorte que le système dans son ensemble change, en privilégiant le respect des individus sur la compétitivité.

L’intuition à laquelle je me suis reconnectée ne miserait pas beaucoup sur la deuxième option.

Mes soeurs, je vous encourage à reprendre le pouvoir sur votre cycle et sur ce qu’il vous demande d’entreprendre comme changements, sans attendre que la société vous en donne le droit. Imposez-le, ce droit. Par amour pour vous-mêmes, pour vos soeurs et pour un fonctionnement plus sain de notre civilisation sur terre. 

 

Conseils de lecture : 

Sorcières, Mona Chollet 

Sorcières, sages-femmes & infirmières, Barbara Ehrenreich & Deirdre English

Femmes qui courent avec les loups, Clarissa Pinkole Estés

Le grand livre du féminin sacré, Josée-Anne Sarazin-Côté

Le 27 septembre 2020, le loup n’y sera pas

Ils fulminent, s’indignent et crient à l’injustice. Ils se réunissent pour dénoncer la concurrence déloyale. Ils ne la supportent pas. Le loup et le lynx, mais aussi le héron, la loutre et le harle biève osent se nourrir de proies qu’eux, auraient dû égorger pour se faire du blé ou pour se faire mousser. Pour les mettre hors compétition, ils initient donc un projet de loi. Parce que les humains, c’est supérieur, donc ça vote. Et selon les résultats du vote, ils pourront continuer à se placer au centre du monde pour zigouiller tout ce qui oserait les confronter dans leur vulnérabilité.

300 contre 77 millions

Chasseurs, pêcheurs, éleveurs… Et conservateurs de droite. Tous unis contre les ennemis désignés : le loup surtout, mais aussi le lynx, le castor, la loutre, le cygne, le héron et le harle biève selon l’évolution de ladite loi si elle est acceptée. Ils jouent sur la sensibilité populaire en criant “Pitié pour les moutons, pitié pour les chèvres ! Le loup a encore a frappé ! Le lynx a encore fait couler le sang dans mon pâturage !” Selon la Tribune de Genève le 10 août dernier, “entre 300 et 400 animaux de rente” sont tués par le loup chaque année. Ok. Ok… 77 millions d’animaux de rente sont saignés dans les abattoirs de Suisse par… les humains selon les chiffres de Proviande. De quel genre de concurrence parle-t-on ? Et surtout, au profit de qui ? Alors que les prédateurs non humains tuent de temps à autre un individu pour s’en nourrir, les chasseurs-cueilleurs des temps modernes quant à eux, asservissent, mutilent et abattent massivement pour le profit, le plaisir, la tradition. Pour s’en nourrir aussi certes, même si leur survie n’en dépend pas et que des alternatives éthiques sont à portée de main. Mais il ne s’agit pas que de se nourrir. Nous l’avons dit, le plaisir aussi, prime sur le droit à la vie. Ainsi, il semblerait que même la “pêche récréative” souffre de la concurrence acerbe que provoque malgré lui, le harle biève en se nourrissant de poissons blancs. En somme, les pêcheurs peuvent tuer sans gêne dans une activité meurtrière qu’ils qualifient de “loisir”, mais le héron, la loutre et la harle biève doivent s’en priver pour leur survie et laisser le stock aux mains des bipèdes obsédés par la tirette. Idem pour les chasseurs, qui jouissent à l’idée de disposer du monopole de la gâchette sur les bouquetins et autres chevreuils.

La mauvaise foi ronge le bon sens. Les chasseurs, pêcheurs et éleveurs ne sont pas soucieux pour les animaux considérés comme des proies. S’ils étaient réellement soucieux de leur bien-être, ils changeraient de métier, comme Jean-Marc Charrière ou Toni et Yvonne Kathriner, pour donner des exemples suisses. Ils sont soucieux pour leur porte-monnaie, leur égo et leur hobby du dimanche, il faudra se l’avouer avec honnêteté.

“Équilibre et sécurité”, le slogan pété

Soyons donc un peu lucides : la révision de la loi sur la chasse n’assurerait ni l’équilibre ni la sécurité pour les animaux, les humains et l’environnement, contrairement au slogan de la campagne. Cette révision, si elle passe, garantira la suprématie humaine sur l’ensemble des êtres vivants. Elle assurera la longévité morbide d’une ère dont l’anthropocentrisme est le socle fondateur. Un rapport d’asservissement de l’autre qui à la base de l’ensemble des maux de notre monde.

Le 27 septembre 2020, il n’y aura donc qu’un seul vote possible : NON. Si l’on souhaite une loi juste, il faudra en élaborer une qui saura faire évoluer le monde vers une coexistence concrète, équitable et pacifique. Une loi qui “régulera” non pas les autres animaux, mais l’obsession de la domination, du meurtre et de l’oppression.

Il s’appelait Georges Floyd et il n’est pas mort du Coronavirus

Il s’appelait Georges Floyd

Le 25 mai 2020 à Minneapolis (USA), Georges a été tué par quatre policiers qui l’ont maintenu au sol suite à une arrestation, appuyant sur son cou avec un genou durant d’interminables minutes. À trois sur lui, sa respiration est devenue impossible. Un quatrième, complice, a sciemment protégé ses collègues des passant-e-s indigné-e-s, caméra à la main et exhortant les forces de l’ordre à lâcher Georges. Des scènes d’une violence insoutenable, trop fréquentes et révélatrices d’un climat socio-politique foncièrement malsain.

En France aussi, les personnes d’origine étrangère mortes des conséquences des violences policières sont nombreuses. Trop nombreuses. Les manifestant-e-s qui ont subi les flashballs et ont perdu un oeil, aussi. Sans compter les personnes qui ont été rendues handicapées d’une main, pour avoir osé protester contre l’ordre établi. En Suisse, ces conséquences se comptent en moins grand nombre mais ne sont pas inexistantes. Il n’est pas rare que la police fasse usage d’une force disproportionnée face à des activistes antispécistes ou écologistes, usant des gaz lacrymogènes, des clés de bras et autres entourloupes. Les noir-e-s un peu trop visibles dans les rues pour certain-e-s, ne sont pas épargné-e-s. Le plaisir perceptible que certain-e-s agent-e-s ressentent en asseyant leur suprématie donne franchement la gerbe. Avec le sourire, les tabassages foisonnent. On met quelques coups de genou ou de matraque juste comme ça, pour se faire mousser et conforter son égo en mal d’amour.

Les violences policières sont dénoncées par les médias indépendants et les collectifs militants. Elles reflètent une réalité qui doit être condamnée. Il ne s’agit pas de “dérapages ponctuels” : il s’agit de meurtres ou d’atteinte grave à l’intégrité psycho-corporelle, souvent en toute conscience. Le film tragique et poignant “Les Misérables“, diffusé en 2019 dans les cinémas n’a rien d’une fiction. Et l’impunité des policier-ère-s me fait sensiblement penser à celle des prêtres abuseurs d’enfants. On prend acte et tout au plus, on mute. Au pire, on licencie, comme c’est le cas des quatre policiers coupables de la mort de Georges. Aux dernières nouvelles, l’un des responsables a tout de même été placé en garde à vue. Mais si Georges avait mis un genou sur le cou d’un policier jusqu’à ce qu’il suffoque, il aurait été envoyé au trou et probablement condamné à la chaise électrique, sans discussion. 

“Les flics ne sont pas tous comme ça”

Heureusement. Mais comme dans d’autres corps de métiers, le conditionnement et la soumission à l’autorité amènent des personnes lambda de devenir des monstres. La police exécute les ordres d’un État aux fondements racistes. Elle protège la suprématie blanche dans un pays qui n’a jamais vraiment aboli l’esclavage. Et l’expérience de Milgram des années 60 n’a rien de démodé. Les phénomènes psycho-sociologiques démontrés sont transposables à nos générations, tout contexte culturel confondu. “Je ne fais que mon travail, je ne fais qu’exécuter des ordres.” Cette phrase énoncée à tout va, et qui agit comme agent de déresponsabilisation. Une déresponsabilisation meurtrière. Une déresponsabilisation qui ferme les coeurs. N’oublions jamais que si les pires crimes de l’Histoire ont pu avoir lieu, c’est parce que chaque maillon de la chaîne n’a fait “que son travail”. Et quand chacun-e ne fait que son travail, on massacre en âme et conscience, indépendamment de la couleur de peau, du genre, de l’orientation sexuelle ou de l’espèce. Parfois, il suffit pourtant à quelques maillons de se détacher et de protester, pour faire tomber la chaîne. Mais c’est trop risqué. Alors on s’y accroche.

Oui, derrière l’uniforme, il y a quelques humain-e-s dont le fond est bon. Comme chez les éleveur-euse-s ou les employé-e-s d’abattoir, d’ailleurs. Le fond est bon, mais “on ne fait que notre travail”. Même quand ce travail implique la discrimination et l’oppression. Il se trouve que les maillons qui osent suivre leurs valeurs profondes plutôt que d’exécuter les tâches criminelles de la chaîne, changent de métier et lavent leur conscience du sang versé ou des coups portés. À une plus large échelle malheureusement, l’Histoire prouve qu’aucune manifestation ou pétition ne parviendra à changer l’ordre établi. Les pseudo-avancées que l’une ou l’autre des luttes a obtenu se sont soldées plus ou moins par des échecs dans les faits. La fin de l’esclavagisme n’a jamais mis fin à l’esclavage ou au racisme. Le droit de vote des femmes n’a pas empêché le sexisme, la traite des êtres humains, le viol, le harcèlement, les inégalités salariales. La fin des élevages en batterie pour les poules en Suisse n’a jamais mis fin à leur entassement et n’a en rien fait évoluer le statut des animaux. Les oppressions sont systémiques et récurrentes. Leur forme change d’une époque à l’autre, et encore. Mais leurs racines semblent immuables. Pour ce monde et cette civilisation, l’évolution de conscience universelle semble utopique.

Méditer, prier, envoyer de l’amour… et quelques pavés.

J’aimerais pouvoir faire preuve d’optimisme pour l’avenir et de sagesse dans le présent, en considérant les meurtriers de Georges Floyd, pour ne citer qu’eux, comme de simples exécutants en mal de reconnaissance et qui agissent par ignorance. Des individus à qui il faudrait envoyer de l’amour, de la lumière et pour qui il faudrait méditer de sorte à ouvrir leur coeur. Oui, oui, en théorie. Dans les faits, je dois admettre que de voir les images de protestation dans les rues de Minneapolis, jusque dans les bureaux de police et devant le domicile du principal coupable du meurtre de Georges, me procure une satisfaction non contenue. Et à défaut de pouvoir abolir le racisme, il y en a qui s’attèlent à mettre au moins un peu la pression à celles et ceux qui le perpétue. Une petite voix intérieure me souffle même que c’est la moindre des choses. À l’image des quelques torreros qui se font encorner par les taureaux qu’ils mutilent. C’est franchement la moindre des choses.