La personnalité multicolore du COVID-19

Coronavirus. La bête est dans toutes les bouches. Mise en lumière sous toutes ses coutures. Ou presque. Ou non en fait, pas du tout. On la condamne pour le tort qu’elle cause aux hominidé-e-s. On l’accuse de tous les maux actuels. Peut-être serait-il judicieux d’analyser sa portée multifacette, sur d’autres niveaux sociétaux que ceux de la santé humaine et de l’économie.

Un miroir double-face sans filtre Instagram

En fait, elle est le prétexte idéal pour illustrer la vulnérabilité de notre système globalisé, néo-libéralisé. En somme, elle, Reine Corona (il faut avouer que ce surnom la rend un peu moins étrangère que sa dénomination scientifique) aura mis en lumière de manière abrupte, les conséquences néfastes de la mondialisation. De la surpopulation citadine. De la prétention des humain-e-s à faire de la planète un sac de ressources dont il est possible de tirer profit en toute insouciance. Désormais, face à elle, nous sommes plus ou moins toutes et tous à égalité. Et ce que l’on a refusé d’apprendre par la sensibilisation et l’exercice de la compassion, nous l’apprenons par la douleur. Reine Corona nous fustige du regard et nous contraint à nous comporter de manière plus humble, face au monde qui nous entoure. Elle nous enseigne la discrétion, la solidarité locale, le silence. Elle nous amène à faire l’expérience d’un retour à l’essentiel dont le monde avait tant besoin. Elles nous apprend à respirer. Respirer, bon sang. Elle berce nos peurs en nous susurrant à l’oreille qu’un frein brutal était finalement la seule possibilité pour nous d’entendre le message. Perçue de cet oeil, Reine Corona est une enseignante précieuse. Une enseignante de sagesse que les ouvrages scolaires n’avaient à ce jour pas encore citée.

En nous plongeant dans un très long instant présent, elle nous démontre désormais les bienfaits de la lenteur. De l’humilité. De l’observation silencieuse et consciente. En fait, Reine Corona savait une chose bien avant que nous n’ayons pris connaissance de sa puissance : les humain-e-s ne sont prêt-e-s à changer que lorsqu’ils et elles ont peur pour leur propre vie. S’il y avait encore un doute à ce sujet, nous sommes aussi des animaux : notre survie nous tient à coeur, par-dessus tout. En toute intelligence, Corona s’est ainsi incarnée dans la peau d’un virus d’apparence monstrueuse. Les élans suprémacistes que nous nous sommes octroyés face aux autres, humain-e-s ou non, tombent soudainement au profit de la peur pour notre propre vie. On est subitement prêt-e-s à annuler son weekend à Madrid en jet low cost ou ses vacances balnéaires à Koh Phi Phi, à se contenter de riz et de lentilles plutôt que du steak Café de Paris servi au bistrot du coin. Mais Reine Corona est, en plus d’être un cadeau et une enseignante, relativement bienveillante. Elle n’a pas pour but de nous éradiquer de la planète Terre. Elle ne tue pas toutes les personnes qu’elle embrasse, fort heureusement. Son message est ô combien plus subtil. Elle est venue nous mettre face à notre propre reflet, qui n’est pas beau à voir. Nous avons été avares. Avares des jouissances matérielles instantanées. Avares et sciemment anthropocentré-e-s, sur un zeste d’esprit colonisateur. Corona est un miroir double-face, qui n’utilise aucun filtre.

Un-e moine bouddhiste dans l’habit d’une maîtresse SM

En fait, Reine Corona sait que les manifestations, les pétitions, les grèves, les blocages, les sabotages ne parviendront jamais à changer véritablement le cours de l’Histoire. Que les désastres présents et futurs causés par notre civilisation consumériste, restent abstraits pour qui refuse de considérer sa part de responsabilité. Ainsi, aucune action militante, aussi massive soit-elle, ne serait parvenue à de tels résultats concrets, en si peu de temps. Aucune manifestation n’aurait réussi à mettre à terre des compagnies d’aviation. Aucun blocage n’aurait permis l’annulation du Salon de l’Auto ou des représentations morbides appelées “corrida”. Aucune pétition n’aurait pu freiner à ce point, les constructions bétonnées qui entachent les villes. Aucun “happening” n’aurait su faire fermer des marchés d’animaux. Aucune mobilisation de rue n’aurait pu sceller des centres commerciaux et autres magasins de consommation frénétique. L’alimentation et la santé, c’est ce qu’il reste. En cette période inédite, la société semble soudainement apprendre que ces deux pôles de la consommation sont les seuls à être essentiels. Sur cette base, Corona est une maîtresse SM, qui fouette avec le sourire.

Par peur pour notre santé, nous nous sommes enfin arrêté-e-s. Pas complètement et pas assez longtemps encore, pour prédire ce que l’Histoire écrira de cette période durant laquelle Reine Corona nous aura mis une droite dans la face, bien méritée. Maintenant que nous nous sommes mis-es sur pause, saurons-nous nous observer en face suffisamment longtemps, profondément, pour tirer en tirer des leçons ? Saurons-nous nous réjouir pour les animaux des villes, des forêts et des mers qui ont, grâce à notre discrétion forcée, retrouvé une liberté pourtant si légitime ? Apprécierons-nous de vivre d’amour et d’eau fraîche, en respect et conscience des écosystèmes dont nous sommes dépendant-e-s ? Savourerons-nous le retour au calme, aux valeurs fondamentales du bien-vivre, des liens sociaux de la vie réelle que nous aurons appris à tisser avec notre communauté locale ? Apprendrons-nous à vivre sans compétition productiviste ? Prendrons-nous le recul nécessaire pour observer cette situation avec la sagesse d’un enfant qui s’émerveille des couleurs de la vie ? Elle nous invite à la philosophie aussi, Reine Corona.

D’ailleurs, aujourd’hui, des parents passent enfin davantage de temps avec leurs enfants que leurs collègues et les enseignant-e-s réfléchissent sans doute à l’orientation à donner sur les contenus d’apprentissage. Est-ce que la grammaire allemande ou le théorème de Pythagore (avec tout le respect que j’ai pour Pythagore, ne serait-ce que parce qu’il était végétarien), seront encore des contenus de cours utiles à une génération qui devra potentiellement affronter un effondrement de civilisation ? Les citoyen-ne-s commencent à présent à méditer sur le sens de leur vie. Avec un peu de chance, ils et elles s’éveilleront et refuseront de rejouer le jeu du système, en détournant enfin souhaitons-le, leur regard des sacro-saints écrans chiffrés. Corona pourrait avec certitude, jouer le rôle d’un-e moine bouddhiste qui s’évertue à enseigner le détachement, l’instant présent et la compassion universelle.

Celle qui apprend à laisser les autres gagner

Au-delà des facettes lumineuses qu’elle arbore, Reine Corona tue, aussi. Elle tue, contamine et fait souffrir. C’est peu surprenant. Aucun enseignement ne se fait sans douleur. Ainsi, elle met en branle certains hôpitaux et exerce une pression accrue sur les soignant-e-s. Elle place dans une précarité encore plus grande, les personnes incarcérées. Les personnes qui ne disposent pas d’un logement dans lequel se blottir. Elle paralyse des familles et les force parfois à cohabiter dans la mésentente, avec un risque accru de violence domestique. Dans ce sens, elle est une killeuse qui ne fait pas de distinction de genre, d’âge ou de race. En confinant de force des milliards d’hominidé-e-s paradoxalement, elle en préserve des millions qui auraient succombé des conséquences de la pollution et du dérèglement climatique. Elle laisse aussi potentiellement la vie sauve à des millions d’animaux marins, qui ne subissent plus la présence massive de bateaux, de plongeurs, de filets de pêche. Elle permet à un nombre indéfinissable d’insectes, d’oiseaux et d’autres animaux menacés d’extinction en raison de l’activité humaine sur la planète, comme l’a exposé le rapport 2019 de l’IPBES, de prolonger momentanément leur espérance de vie. Des constats occultés qui trouvent leur sens dans notre ignorance sur la réalité de la vie, ignorée par les statistiques alarmistes du nombre de mort-e-s et d’infecté-e-s quotidiennement, pays par pays. Reine Corona est peut-être la soeur de Socrate. Elle nous apprend à accepter le fait que nous ne savons rien, et que nous ne sommes pas les seul-e-s vivant-e-s à être dignes d’intérêt. Reine Corona nous aidera alors peut-être à penser, doucement confiné-e-s, aux personnes détenues dans des camps de travail et des prisons. Elle nous amènera, si on lui en laisse la possibilité, à faire l’expérience de l’empathie en considérant sincèrement le sort des animaux dits “de rente”, confinés à vie et sans issue de sortie, pour répondre aux compulsions zoophages d’une société qui, paradoxalement, s’en est rendue malade. Ainsi, peut-être qu’après la vache folle, le SRAS, la grippe aviaire et la grippe porcine, COVID-19 nous apprendra à enfin, foutre la paix aux animaux en cessant de dévorer leur chair.

Toute noire, toute blanche, et même un peu multicolore

Mais aucun des enseignements que Reine Corona nous offre ne garantissent l’uniformité de leur intégration et de leurs conséquences. Notre monde est fait d’extrêmes en équilibre. Reine Corona révèle donc autant de facettes qu’il y a d’individus sur terre. Pour certain-e-s elle est une aubaine, pour d’autres, une plaie difficile à suturer. Dans ses heures les plus sombres, elle assurera le monopole des lobbies agroalimentaires et pharmaceutiques, avec un retour potentiel à une gestion totalitaire de nos sociétés. Les manifestations contestataires dès lors rendues impossibles par le confinement, laisseront probablement la place à une plus grande emprise politique. Grève des femmes, Grève du Climat, marches antispécistes, Gilets Jaunes, mobilisations contestataires au Chili, tues. Fini, terminé. En plus de l’impossibilité de se révolter, les humain-e-s seront d’ailleurs davantage contrôlé-e-s par le biais de leur téléphone et leur activité sur les réseaux sociaux. De fait, Corona chamboule de plein fouet, le fonctionnement de nos sociétés ultra-connectées, mais complètement “hors sol”. Peut-être qu’elle remplacera pour de bon, la main d’oeuvre humaine, par des engins d’intelligence artificielle, qui sait. Paradoxalement, elle encouragera aussi les citoyen-ne-s de la Terre à s’organiser. À s’autonomiser. À compter sur autre chose que la livraison à domicile de ses ressources alimentaires corrompues. Elle est dans tous les cas, un signal d’alarme clair, net, concis. Notre civilisation telle qu’elle a évolué doit prendre fin. Peut-être que ladite pandémie ne suffira pas à faire trembler ses fondements en 2020, mais elle aura sans aucun doute, ouvert une brèche. À nous désormais, de tirer sur la corde qui nous paraît faire sens. Une corde qui mettra de la lumière dans nos vies. Dans la vie, souhaitons-le.

 

Virginia Markus

Virginia Markus

Avant de la décrire comme une auteure activiste, co-fondatrice de l'association antispéciste Co&xister, il faudra décrire Virginia Markus comme une humaine. Avec ses failles et ses ambitions. Alors qu'elle passait son temps à argumenter dans différents contextes, elle se dédie désormais à son sanctuaire pour animaux. À ses heures perdues, elle griffe encore quelques lignes.

3 réponses à “La personnalité multicolore du COVID-19

  1. Merci Virginia pour ce texte plein de sens.
    Je ne crois malheureusement pas que Reine Corona suffise à nous faire changer mais je retiens l idee de la faille qui je te rejoins est bien ouverte.
    Que chacun d entre nous trouve le courage, comme toi et Pierrick le faites,
    de tirer sur la corde afin de continuer à l agrandir .
    Courage pour la suite.
    François

  2. Formidable ! Très très bonne réflection ! Pour ma part étant du « métier » nous ne sommes nullement surpris de cette pandémie, sans nul doute , elle est l’avant-garde de prochaines plus sévères. Vulgairement dit , ce visiteurs est un retour de la nature , on ne peut impunément malmener le bon sens et penser que nous en sortirons sans peines , nous avons ignoré les deux derniers covidé en nous gargarisant de notre insolence, sans en tirer nulle leçon, la preuve étant notre dénûment devant ce troisième. La nature reprend ces droits , notre omniprésence, nôtre insolite fait qu’elle est dans le besoin de nous réguler!
    Superbe analyse de madame Markus

  3. Merci Virginia, pour ce texte juste et indéniable!
    Et si le sens de la vie ne peut que finir par être celui de voir la conscience infuser le vivant,
    apparemment en finissant ce qui ressemble à une apothéose par celui des vivants qui s’est lui-même défini comme le plus intelligent de loin parmi les vivants, alors il est grand temps que celui-ci sache sans déni que l’intelligence charge celui qui en est doté de plus de responsabilité, pas de plus de gloire et d’impunité à insulter par son déni, son arrogance, sa complaisance et ses abus de petit tyran immature la Vie elle-même comme s’il n’en était pas empreint et qu’il n’en était pas un intime participant. Et voilà qu’une “petite reine” s’oppose au tyran… et que la peur qui seule sort de sa léthargie impuissante ce surdoué immature qu’est l’humain, ouvre cette brêche dont tu parles et qu’il ferait bien de traverser en s’accordant au passage le courage d’affronter cette mort qui lui fait si peur… pour avoir une chance inédite : le pardon fondé sur la résilience, la maturité et…pourquoi pas… une chance d’avoir une place digne du plus beau des contes que nos egos informés ont fini par traiter d’irréaliste, voire de niais, dans un monde dont l’humain éprouvera pleinement la beauté…peut-être son reflet s’il veut bien humblement admettre que son intelligence aussi n’est que le pâle reflet de tout ce qui était là bien avant lui…
    l’humanité une forme de la vie qui a la chance de se reconnaître comme une entité unique et non séparée, qui peut, à condition qu’elle en fasse le choix conscient, sans plus de complaisance, de consentement ou de refus de responsabilité, devenir un exemplaire réussi, inédit de nos connaissances historiques actuelles d’humains en tout cas, de la conscience infusée au sein de la Vie. Avec tout mon amour et mon soutien…jusqu’à la mort (sisi!), envers tous ceux qui oeuvrent à l’éveil de cette Conscience, dans tous les domaines et sous toutes les formes, et toute ma compassion et mon soutien envers tous ceux qui, ne sachant même plus que ce qui les guide est la peur ainsi qu’envers tous ceux qui, humains ou non, sont les victimes de leur folie et de leur inconscience et à qui je demande pardon de la part de cette humanité dont je fais partie et qui tarde à reconnaître ses ombres pour enfin soutenir sa lumière, la Vie.

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