Tenter sa chance

Être jeune. 

Avoir quinze, seize, vingt ans en 2020 et essayer de rester debout dans le naufrage des habitudes, dans la haute mer des perspectives. 

Croire qu’il y a une bonne étoile, quelque part, et s’accrocher à cette possibilité fragile, tenue, qui prédispose au passage du cap, à la sortie de la gangue qui clôt les projets, les rêves, les nécessités.

Être de ce monde. Ou d’un autre. Suivant les cas les étoiles changent, les besoins aussi. 

Ici, les cas de dépression, de malaise social, le décrochage scolaire, la délinquance sont en augmentation. Le défi, lancé par la pandémie, est celui d’une liberté dont on ignore tout : la nature, les fondements, la raison. Vivre, se débarrasser de cette enclave meurtrière, des congélations émotives qu’elle impose, des privations considérées comme excessives, c’est le lot de chacun, de chaque jour, et celui des adolescents en particulier. Privés d’un monde qui avait un sens, parfois déscolarisés, suivant les pays, forcés à porter le même uniforme sur le visage, en tout temps, et tout lieu, accusés, aussi, d’être les responsables immédiats et silencieux de la maladie, ils subissent une chute qui est vertigineuse parce qu’ils n’étaient pas prêts. Nous n’avions pas prévu, parents, pédagogues, politiciens, d’avoir un jour à leur dire : voilà, c’est fait, ce monde n’est plus à vous. Au lieu de vous préparer un nid, comme font les bêtes au fond des forêts ou les lionnes dans la savane, un nid qui vous protègerait de la mort, un nid qui vous consolerait de la solitude, un nid suffisamment solide pour supporter votre envol, nous avons laissé le monde, votre monde, celui qui aurait dû vous appartenir un jour, aller dans une autre direction, nous sommes désolés. Nous pensions être des exemples, des chemin à suivre. Nous avons échoué. Nos mains, pleines de pestes de toutes sortes, d’avidités invraisemblables, d’incessantes réclamations, ne peuvent plus se tendre vers vous pour accompagner les rêveries ou rendre possibles les folies. Nous n’avons pas le temps, la force, pour ces largesses d’un autre temps. Nous avons à nous défendre d’un agresseur trop puissant, qui prend toutes nos énergies, nos emplois, nos poumons. Nous ne respirons plus tout à fait, et dans l’étouffement qui nous réduit au silence, nous percevons peu de choses venant de vous, les jeunes. On donnait pour certain que vous vous aligneriez, et certains l’ont fait. D’autres ont fait croire qu’il le faisaient ou qu’ils le feraient et au lieu de cela ont cédé à la tentation du mensonge, de la dissimulation, du masque intégral. C’est de bonne guerre. On l’admet. C’est une façon de nous dire : chers parents, chers enseignants, nous avons peut-être cessé d’être notre priorité mais qu’à cela ne tienne. Nous avons nos réseaux, nos idoles, nos contrefaçons. Nous nous débrouillerons.

Pour moi qui ai eu vingt ans au moment de la découverte du HIV, je sais que la défaite est grande mais pas exceptionnelle.

Alors mes yeux se tournent vers d’autres jeunes, pas loin de nous, sous nos yeux. Des jeunes invisibles, intraçables, perdus sur les chemins étroits d’une Europe qui les nie. Des jeunes venus de plus loin que le virus, condamnés dès la naissance à une contamination qui ne sera pas passagère mais sociale, ethnique, éternelle. Des jeunes dont le pari de la vie est perdu d’avance, jeté par Dieu dans le container des déchéances, altéré à l’origine. Pour eux, pas d’avenir en construction. Pas de société coupable d’avoir échoué. Pas de plaintes. Juste une course contre la mort, virus ou pas. Juste une incertitude de principe, celle de réussir la gageure de la survie. Ou pas.

Des jeunes vivant des vies de désespérés, de combattants. De héros. Des garçons arrivés sur nos plages après des mois, voire des années de détentions, de viols, de tortures invraisemblables. Et qui s’estiment heureux. Heureux d’être arrivés à bon port. Heureux de pouvoir se lancer.

Tenter leur chance. 

Pour tous, la chance n’est pas la même. La roulette va dans l’ordre d’une cagnotte supérieure, agencée par le hasard, Dieu ou quelque stratégie des étoiles qui ne sont pas les mêmes pour tous.

Mon coeur va vers chacun, d’ici ou d’ailleurs, privilégié ou déshonoré. Ma honte est gigantesque. Incommensurable. A la hauteur de ce défi.

 

Joseph

Par temps de coronavirus on se concentre sur soi. Sur la propreté, la désinfection, l’espace vital à sauvegarder. On prend garde à ne pas perdre, dans le jeux des puissances, ce qui reste comme miettes, miettes disons-nous, de notre humanité : notre job, notre confort, les habitudes qui étaient les nôtres, Noël, prochainement mis en quarantaine lui aussi.

Le reste échappe à notre surveillance.

Le reste, c’est à dire l’essentiel.

Pour moi, l’essentiel aujourd’hui s’appelle Joseph. Les cris de sa mère, rescapée du naufrage, happée par les mains des volontaires de Proactivearms tandis que la houle frappe contre le mur d’eau qui a englouti son bébé, ces cris sont des coups d’ongle sur le coeur. Ils tirent à vue ces cris, déchirent la mer. Les mères. Toutes les mères de cette terre qui ne seront plus jamais mères, plus jamais rien, plus aucun mot ne les désignera, aucune langue n’a créé de substantif pour cet état inconcevable, celui de cette mère hurlante, cherchant à passer par dessus bord pour aller extraire son Joseph des entrailles de notre silence.

De nos murs d’ombre.

De notre confort.

Un enfant qui perd sa mère est un orphelin.

Une femme qui perd son mari est une veuve.

Elle, la mère de Joseph n’est plus rien. Elle est une mère à l’envers, destituée de son port d’âme, effondrée d’avoir survécu, endettée d’être au monde. Elle ne croit pas, au moment où encore elle crie et espère, que le drame qui l’attend, l’attend. Comme toutes les mères elle se dit que son fils lui survivra. Que les mains de l’Eternel plongeront dans la souille de cette mer hurlante pour ramener le petit, et c’est ce qu’il fait l’Eternel, il remonte ses manches et pousse son grand bras jusque sous le cadavre de la mer. Joseph est là, qui respire l’eau comme un poisson, ou un ange, déjà lumière. De toutes ses forces il le remonte, de la mer à la mère, silencieusement. Silencieux. Il ne crie pas comme à la naissance. Ce n’est pas une renaissance. Ce silence est assourdissant pense le corps de la mère, traversé par une lame de glace. 

Il vit. Vivra encore. Un peu. Pas longtemps.

Et puis cela arrive, parce que la mer a été plus forte que lui et que l’enfant, du fond de ses six mois, sans une larme, ne pouvait que ployer sous l’immense prise des eaux. Cela arrive parce que les moyens, pour aller chercher Joseph, sont des moyens de fortune, et parce qu’un naufrage plus grand accueille ce petit.

Ils n’ont pas de masques sur les radeaux de Proactivearms.

Pas de gants.

Les distances sociales font partie d’une autre planète, où la mort est douce.