Changement de direction

Connaissez-vous ces situations où physiquement vous exécutez vos tâches, presque machinalement, votre corps est là où on lui demande d’être et votre tête et ailleurs ? Vous vous sentez tiraillé entre le travail entamé que vous avez décidé de terminer et la graine que vous avez plantée et qui commence déjà à germer. Vous voyez cette petite fleur qui sort de terre et vous avez envie d’en prendre soin afin qu’elle grandisse et devienne la belle plante que potentiellement elle est destinée à être.

Vous vous trouvez à la croisée de deux chemins, tout aussi beaux l’un que l’autre. Mais il y en a un en noir et blanc qui s’appelle passé et l’autre en couleur qui s’appelle futur.
Je suis arrivée au bout du cycle de préparation pour les Jeux paralympiques, celui que je prévoyais comme allant être le dernier de ma carrière sportive.

Au vu des résultats obtenus sur les courses de cette période de sélection (championne d’Europe, médaille d’argent en coupe du monde, médaille de bronze aux championnats du monde) j’étais assez optimiste sur ma qualification olympique.

Mais je me suis faite rattraper par des règlements administratifs.
Mon changement de nationalité ne m’avait pas autorisé à participer aux championnats du monde en 2019 et je n’ai pas pu faire autant de points que mes concurrentes. Visiblement ces points m’ont manqué. C’est du moins la raison qui m’a été invoquée par la fédération en ce qui concerne ma non-sélection aux Jeux de Tokyo.

Le calcul de ces points reste malgré tout énigmatique. Je termine cette saison en deuxième place au classement mondial après la tenant du titre, une athlète néerlandaise. Une place qui représente une belle récompense pour le travail investi et que j’ai su garder sur toute la période des qualifications, jusqu’à la veille des Jeux.

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Pour un athlète de haut niveau, le mental tient un rôle non négligeable. Nous devons savoir encaisser et nous remettre en question lorsqu'une compétition ou sélection ne se passe pas comme nous l'aurions espéré. Sans perdre confiance, nous avançons en direction d'un objectif que nous nous sommes fixé. Et si le chemin pour y parvenir n'est pas rectiligne, notre capacité d'adaptation, d'improvisation et notre flexibilité d'esprit nous permettra de tirer le meilleur de chaque situation, quelle qu'elle soit. C'est dans ce sens que pour moi le sport a toujours été une grande école de vie.

En tant qu'athlète on s'attendrait à ce que je sois déçue de ne pas faire partie de la sélection olympique cette année. Et pourtant, aussi surprenant que cela puisse paraitre pour un passionné de courses, je me sens incroyablement soulagée de ne pas avoir dû partir au Japon dans les conditions sanitaires compliquées actuelles et d’avoir ainsi pris et fait prendre des risques à davantage de personnes.

Je vais pouvoir tourner la page, l'esprit serein et satisfaite du travail accompli.
C'est peut-être parce qu’au fond de moi la flamme de ma passion n’a jamais cessé de brûler, même lorsque volontairement je ne l’alimentais plus, que j'ai pu recevoir, il y a une année, un cadeau exceptionnel. D’une manière complètement inattendue j’ai trouvé une technique pour pouvoir faire à nouveau des équilibres sur les mains en tant que paraplégique.

En me positionnant ainsi, la tête à l’envers, j’ai la sensation de reprendre vie, de redevenir moi-même et de me trouver à ma juste place. Mes bras prennent le rôle de mes jambes et la communication se rétablit dans toutes les cellules de mon corps. Je me sens connectée à ma vocation première, à cet appel qui vient du plus profond de mon être et qui me porte sur le chemin de l’acrobate de cirque.

Je garderai de merveilleux souvenirs de ma carrière en paracyclisme. Durant de nombreuses années je me suis entraînée durement, j’ai fait des centaines et même quelques milliers de kilomètres à la force de mes bras. J’ai pédalé au sommet de différents cols, des sorties de parfois plus de 100 km.
La pluie, le froid, les coups de soleil, la soif, le vent de face, les crevaisons, la chaîne qui déraille, les tendinites… c’était parfois dur…

4 ans après l’accident j’ai commencé la compétition, obtenu des victoires, des podiums. J’ai battu des championnes. J’ai gagné une médaille d’or en Coupe du monde, obtenu le meilleur temps mondial au marathon et le titre de vice-championne du monde. Le parcours de ces championnats nous faisait passer à 50 m des murs de l’hôpital où, 8 ans auparavant, un hélicoptère déposait mon corps fracassé. Ma vie ne tenait qu’à un fil. Quelques années plus tard, sur le même lieu, cette vie vibrait à nouveau dans toute sa splendeur pour m’apporter des extraordinaires accomplissements. Alors les gens ont commencé à m’appeler « championne » aussi.

Mais maintenant il est temps d’écrire un nouveau chapitre. J’ai décidé de clore complètement celui du sport de haut niveau. La vie est courte et je souhaite la vivre pleinement.

Je considère cet enchaînement de circonstances comme une invitation à retourner à ma source. Depuis ce fameux 25 avril 2020, j’attends impatiemment le moment de pouvoir me mettre aux entraînements acrobatiques qu’il avait fallu mettre en pause cette saison afin de pouvoir me focaliser sur le paracyclisme.

Le handbike m’a permis d’accepter le handicap, les équilibres sur mains me permettent de l’oublier !

Je vais désormais me tourner vers une carrière artistique et je n’ai aucun doute qu’elle sera riche et passionnante car je vais pouvoir pratiquer ce que j’aime le plus, dans une discipline physique et artistique où il n’existe pas d’autre limite au progrès celle que vous vous posez vous-même.

Et peut-être que le destin me fait un petit clin d’œil en organisant le premier spectacle de ma nouvelle carrière artistique le jour-même où mes anciennes collègues se battront sur le circuit de Tokyo.

Tellement de choses sont possibles dès que nous osons nous éloigner d’un passé rassurant pour entamer un nouveau chemin. Parfois nous vivons pour ce que les autres attendent de nous alors que notre cœur connaît les bonnes réponses.

Un grand merci à mes sponsors, à mon entraîneur, à mes amis et supporters de m’avoir soutenue et guidée. Votre présence a été un appui extraordinaire sur ce magnifique chemin sportif.

Au revoir et à bientôt pour de nouvelles aventures !

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Silke Pan

Livre : A la conquête de nouveaux sommets, Editions Favre Une vie qui commence dans la lutte, Silke Pan se relève et de ses passions, elle en fait son métier. Artiste de cirque, elle travaille à travers toute l’Europe jusqu’au jour où une terrible chute du trapèze brise les ailes de l’acrobate. Paraplégique, Silke reprend son envol à travers le sport de compétition en handbike (vélo à bras). Grâce à sa collaboration avec l’EPFL pour le développement de l'exosquelette TWIICE., elle vit un miracle technologique. En 2020, un retour inattendu dans le monde de l'acrobatie et du cirque lui ouvre de nouvelles portes.