Vivre en conscience, c’est retrouver de la saveur en tout

Lors de mon road-trip européen en 2018, j’avais rencontré en Suisse un cheminant soufi pratiquant la voie du Tassawouf. Cette voie indique un cheminement sans fin, sans limites, sans prétention, sans gloire, sans médaille et sans remerciements. Il est d’une rare profondeur et animé de la délicatesse des poètes. Allaoui Abdellaoui est aussi un grand serviteur du dialogue interculturel et du rapprochement entre les peuples. Il y a quelques années, avec une trentaine d’autres marcheurs, principalement musulmans et chrétiens, il avait marché pour la paix, du Flüeli-Ranft à Berne. Au terme de ce Périple pour une culture de paix, organisé par l’Association internationale soufie Alâwiyya (AISA) avec le soutien de l’association Compostelle-Cordoue, les participants avaient remis au président de la Confédération, Didier Burkhalter, le message de paix envoyé naguère par saint Nicolas de Flue aux Bernois. Deux ans plus tard, j’ai demandé à le revoir. C’était il y a quelques jours. Avec deux amis, nous l’avons questionné sur sa lecture de la crise actuelle. Interview.

Cher Allaoui, comment traversez-vous ces temps agités dans le monde ?

« Actuellement, tous les gens qui sont dans leur cœur et l’intériorité, voient dans ce phénomène (Covid) un messager, qu’importe le nom qu’on lui donne. Il est venu nous réveiller, nous interpeller à travers un point fondamental, au cœur de la méditation soufie, qui consiste à passer de la séparation vers l’unité. Ce souffle qui s’est imposé à nous à travers l’infiniment petit est en train de nous montrer la puissance de l’Absolu. Il interpelle beaucoup de gens qui me disent qu’ils n’ont jamais été aussi loin dans la profondeur. Tout s’est imposé à nous vers l’intériorité, avec un retour de la saveur. La saveur dans les échanges, le recueillement, les repas, les rencontres et dans chaque petite tâche quotidienne. Car il n’y a pas un atome de la création qui ne porte le nom de l’Adoré. Ce virus est un serviteur; il nous bouscule et fait bien son travail. Et cela ne va pas s’arrêter de si tôt. Jusqu’à ce que nous comprenions pourquoi nous sommes là, et ce que nous faisons de ce pèlerinage terrestre…

Comment rester en joie dans un contexte aussi tendu ?

Les cheminants sont les fils et les filles de l’instant. La joie est toujours là, mais il faut trouver la bonne fréquence. Si l’on est sur la bonne fréquence, nous recevons tout ce dont nous avons besoin pour être dans la confiance et la constance. Dès lors qu’un être vit sa relation avec l’Absolu, ce qui lui est adressé est adressé à toute la Création. C’est un chemin exigeant.  Quel que soit notre façon de nous rapprocher de notre intériorité, si nous sommes dans une posture sincère, même dans ces temps tourmentés, nous pouvons goûter à cette saveur qui va nous aider à nous relier à nous-mêmes. Nous sommes issus du même souffle. Y compris le grain de sable ! Lui aussi porte en lui le secret de Dieu, ce qui fait qu’il y a un autre grain de sable qui en tombe amoureux! La prière qui nous est demandée aujourd’hui est une prise de conscience. Désormais, tout ce qui n’est pas lumière sur la Terre est élagué. De ce fait, l’homme peut être à tout instant en relation directe avec sa Source.

En vous écoutant, j’entends que l’esprit divin est en tout, y compris dans les êtres les plus mal intentionnés. Est-ce que cela signifie que le souffle divin est aussi dans le vaccin que l’on cherche à nous imposer ? Personnellement, je ne suis tout de même pas très rassurée…

Je suis dans la même posture que toi et je te comprends. Compte tenu des moyens de communication actuels, il y a beaucoup de choses qui se disent. Pour ma part, si un jour un vaccin fiable était découvert, cela serait par l’entremise de tous les scientifiques de la planète, après s’être réunis par amour pour toute l’humanité, sans manipulation et sans la recherche du profit. Nous devrions être capables de discerner ce qui va dans le sens du bien de l’humanité et ce qui se fait par intérêt économique. Oui, tu as raison de t’inquiéter. Qui peut aujourd’hui nous garantir que le vaccin qui circule actuellement est sans conséquence pour l’homme ? Pourquoi ne pas laisser l’être humain créer sa propre immunité, comme ce fut le cas depuis toujours ? En étant actif, en marchant, en se nourrissant correctement, en priant, en méditant et en ne se laissant pas happer par la peur qui génère une fréquence qui va créer des brèches en nous. Restons vigilants, mais ne jugeons pas. Si quelqu’un veut se faire vacciner, il faut respecter son choix. Moi, je déciderai selon ma conscience, en tant voulu. Mais l’arrivée du vaccin va générer des situations qu’il va falloir laisser se découvrir. Tant que quelqu’un ne l’a pas expérimenté, il va toujours penser que ce qu’il pense est juste. Il faut donc le laisser faire. Mais dans notre cœur, il ne faut pas le condamner. Si nous condamnons, nous faisons le jeu de la séparation.

Comment affuter ce sens du discernement quand on est bombardé d’informations ?

Il faut trouver la posture qui nous permette de filtrer en nous ce qui est juste de ce qui ne l’est pas. Plus nous devenons sincère en dedans, plus tout ce qui n’est pas vrai à l’extérieur et qui nous submerge est filtré. Nous ne laissons passer que ce qui est utile et indispensable. Pour apprendre à reconnaître si ce qui est donné de l’extérieur est bon pour soi, il suffit de ressentir si c’est une bonne énergie ou si c’est perçu comme un fardeau et une entrave à notre évolution. La sincérité du cœur, c’est de savoir si ce qui est dit me rapproche de ma source ou m’en éloigne. La Connaissance doit être transmise sans perturbations.

“Celui qui cherche est celui qui trouve quelqu’un sur son chemin pour l’aider à chercher.”

La vie plie les humains aux expériences pour éveiller de plus en plus cette soif d’Absolu en eux. Or, le chemin du soufisme n’est pas un chemin qui étanche la soif. Il donne au contraire de plus en plus soif, jusqu’au moment où nous allons réussir à creuser un puits en nous-même. Aussi souvent que vous aurez soif, vous saurez où aller chercher de l’eau. En allant chercher en soi l’eau du puits creusé en nous, nous ne dépendrons plus de l’eau qui nous est acheminée depuis l’extérieur.

Comment cohabiter harmonieusement avec la dualité spectaculaire qui nous touche actuellement ?

En nous dilatant. En devenant l’océan qui l’intègre en lui. Intégrer la dualité, ce n’est pas se résigner ou se soumettre à elle. Par exemple, nous pouvons accueillir avec amour l’incohérence dans la gestion de la crise sanitaire. Et en même temps, prendre position et signer des pétitions ou des référendums.  Nous pouvons poser des actions concrètes dans notre réalité pour préserver notre souveraineté. Sans violence. Accueillir ce qui est d’une part, poser ses limites et dire « stop » d’autre part. C’est la posture de la sagesse. Tout ce qui est accompli à l’extérieur doit être accompagné par quelque chose qui vient du dedans. Il faut trouver le bon équilibre. Le soufisme est une lumière qui est révélée dans le cœur de l’être qui lui permet de percevoir l’origine et l’aboutissement de tout événement. C’est une perception de cette lumière pour laquelle les contingences spatio-temporelles n’existent pas.

Où cette division entre nous va-t-elle nous mener?

Je crois que la bifurcation est inévitable. Les élites qui disposent des technologies et de la science ne vont pas s’arrêter là. Elles vont faire leur travail. Parce qu’elles y croient. Elles croient aux bénéfices que tout cela va leur apporter. Tandis que les autres croient plutôt en la force qui les habite. L’être humain possède une énergie extraordinaire! Nous allons encore nous écarter beaucoup les uns des autres. Mais à un certain moment, les gens qui se battent pour la vie, vont devenir comme un immense aimant qui va attirer à lui de plus en plus d’éléments de l’autre côté et les rapprocher de la vie. Parce que de l’autre côté, cela va conduire à la mort. On veut enlever le souffle divin de l’être humain pour en faire un robot. Or, pour dévier ceux qui oeuvrent dans cette direction, il faudrait qu’une faiblesse s’installe dans ce camp-là et une grande force dans le camp adverse. La force est du côté de la Vie. Qu’il y a-t-il de plus fort que ce que nous sommes ? Cette humanité a traversé combien d’épreuves ? Nous sommes toujours là ! Les guerres, les épidémies, la barbarie ont commencé un jour et se sont terminées. Il faudrait que les êtres qui font le choix de la vie y croient de plus en plus intensément. C’est une question d’intensité! Un atome de méditation équivaut à une année de prière.

Comment développer cette faculté de croire en la vie ?

En prenant conscience de tout ce que nous faisons: en buvant le thé, en discutant avec un ami, en travaillant. En réalisant que tout peut être une source de force et d’énergie.

Est-ce que les minutes où nous ne sommes pas dans notre authenticité et sincérité, c’est se trahir ?

Non, à condition de garder la saveur et la quintessence du cœur en soi. Parfois, on doit céder sa part pour permettre à l’autre d’en avoir plus. Cela dit, il ne faut pas se sacrifier. On peut momentanément se renier sans pour autant perdre la saveur de ce que l’on fait. Si la part de soi que l’on donne à l’autre est en parfaite osmose avec ce qui va nous faire avancer, c’est parfait. C’est par l’extrême faiblesse que nous obtenons l’extrême capacité. Il ne faut pas arrêter le souffle divin de se manifester quand il veut, où il veut, comme il veut, dans n’importe quelles circonstances. Vous par exemple, Isabelle, je suis sûre que pendant votre voyage à travers l’Europe, vous avez fait beaucoup de sacrifices… Mais vous les avez faits avec joie et fluidité, car vous saviez que cela allait vous faire avancer sur votre chemin de vie. Il ne faut jamais quitter ce centre que nous sommes. Si l’attitude de l’autre nous blesse ou nous empêche d’évoluer intérieurement, ce n’est pas bien. Si j’accepte de me laisser rétrécir, je me trahis. Et cela, quand c’est le cas, on le sent très bien.

Il semble que nous soyons gouvernés par des êtres de basse vibration et souvent très peu éclairés. Comment donner le pouvoir à des hommes valeureux et « savoureux », qui placent le bien collectif au-dessus de leurs intérêts propres ?

En multipliant des êtres qui ont soif ! Soif de partages et de connaissances. Et en mettant de l’intensité dans tout ce que nous vivons, nous finirons par devenir des aimants qui vont attirer toute l’humanité dans notre amour. Cela ne va pas se faire en imposant quoique ce soit, mais en diffusant cette quête à travers des circuits aussi subtils que la « brise du matin », comme disait Rumi. Ce n’est pas une question de nombre ni de quantité, mais d’intensité et de reliance à l’Absolu.

Nous sommes responsables de ce que nous pouvons vivre. Il faut se quitter avec la joie dans le cœur et la nostalgie de se revoir à nouveau. Le critère est là. Laisser encore un peu de soif en l’autre. C’est pour cela que des rencontres de cœur à cœur sont des rencontres rares et d’un autre niveau. Le chemin du cœur est le chemin de l’impossible. Cette quête est liée à l’humilité. Il n’y a pas de diplôme, ni de médailles, ni d’honneurs.

Et si vous permettez, j’aimerais conclure notre entretien par ce texte récent du Cheikh Khaled Bentounes (ndlr : guide spirituel de la confrérie soufie Alawiyya) qui résonne particulièrement pour moi et se prête parfaitement à notre époque actuelle.

« Aujourd’hui nous sommes dans les situations où le message de Jésus semble d’une urgence capitale, voire vitale. Notre monde est gravement malade, seule une médecine radicale peut le soigner. Pourquoi tant de misère et de haine, de conflits et de corruption ? Au nom de qui ? Pour servir quels intérêts ? Au nom de Dieu ? Au nom d’Allah ?… Quel est le sens d’un monde en démence où personne n’ose dire la vérité par peur d’être incapable de la vivre et d’en assumer la responsabilité et les conséquences. La vérité est exigeante comme l’est le message de Jésus. Dans l’atmosphère dramatique de notre époque qui peut concevoir que pour trouver Dieu il faut tout donner. Quel est le pays, la communauté, l’être capable de tout donner pour tout recevoir ?

Dans le monde actuel, ne pas tricher avec soi-même soulève mépris, ironie et sarcasme. Pourtant nous allons vers un monde qui nous impose d’être et non de paraître. Humain se conjugue au verbe être et non au verbe avoir. C’est à ce prix que nous pourrons résister au chaos qui nous attend. Que Dieu accorde sa grande miséricorde à tous les innocents qui périssent par la faute de l’incompréhension et de la bêtise humaine. Nous devons tous avoir la foi et l’espérance même si on se sent seul.

Notre force et notre énergie proviennent de la source inépuisable de la Miséricorde divine et dans l’épreuve que nous traversons tous, sans distinction de race, de religion ou de philosophie. Restons solidaire à construire le cercle de l’unité, de la paix pour tous ceux et celles des générations à venir.

Que la divine providence puisse nous prendre tous en charge et nous guider dans ces temps de tempête et d’incertitude vers le bien commun d’une humanité réconciliée.

Je suis ce que véritablement intérieurement je suis. Je suis d’abord un être vivant, pas un être enchaîné à une race, une culture ou une religion. Je suis né Homme libre. On m’a appris à être juif, chrétien et musulman à être ceci ou  cela… Ce sont les contraintes du milieu culturel qui nous formatent. Laissons tomber ce formatage. Et osons être nous-mêmes : de simples êtres humains. »

 

 

Avatar

Isabelle Alexandrine Bourgeois

Après avoir collaboré pour la télévision, la presse écrite et la radio, Isabelle A. Bourgeois est déléguée humanitaire auprès du CICR avant de devenir rédactrice en chef du magazine du CICR "Avenue de la Paix". En 2018, avec Joy for the Planet, Isabelle traverse 23 pays comme journaliste bénévole pour partager le meilleur de l'homme, raconté dans «La route de la Joie», paru en janvier 2020.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *