Corse: fromage de chèvres et pardon

Après une bonne heure de traversée, Ulysse et moi débarquons à Bonifacio. La ville est déserte. L’avantage, lorsque l’on voyage en camping-car en basse saison, c’est que l’on peut se garer presque partout. Nous nous plaçons sur le port, avec une vue sublime sur la citadelle. Je passe le reste de la journée à publier sur mon blog, à travailler sur mes divers mandats en communication et à monter la vidéo de mes aventures en Sardaigne. Je
dors parfaitement bien à bord de Begoodee. Se blottir dans cette couchette perchée au-dessus de la cabine de pilotage, c’est comme se retrouver dans un berceau. Et la fine épaisseur de la paroi qui me sépare de l’extérieur me permet de vivre en direct la magie des éléments. C’est comme
si le vent et la pluie traversaient ma chambre à coucher sans que j’en subisse les désagréments. Je me laisse bercer par la musique des notes
de pluie qui tintent sur le toit et le sifflement du vent secouant la carlingue. Je me sens plus vivante que jamais. Je me réveille tous les matins
aux aurores pour ne pas perdre une seconde de mon rêve. Dans la vie, tu as deux choix le matin : soit tu te recouches pour continuer tes rêves, 59 soit tu te lèves pour les réaliser, avais-je lui quelque part. Je remonte mes stores et je ne vois toujours personne à l’horizon. Quelle étrange sensation que celle de se retrouver dans cette ville fantomatique en hiver !

Finalement, tout au bout du port, j’aperçois deux pêcheurs discuter. Avec Ulysse à la laisse, je les aborde sur la pointe des pieds. Je me présente et parle pudiquement de mon projet. Heu… pardonnez-moi, mais connaissez-vous quelqu’un de vrai et d’authentique dans la région ? Quelqu’un qui a gardé la passion et la joie ? Toute proportion gardée, je me sens un peu dans la peau du philosophe grec Diogène qui promenait sa lanterne parmi la foule en clamant : Je cherche un Homme. Les deux pêcheurs me dévisagent, perplexes. L’un d’eux répond, avec un fort accent local : Il faut aller voir Joseph le berger ! C’est un passionné et vous ne serez pas déçue ! Je les remercie et retourne à mon bus. Moteur ! J’ai fidèlement suivi les consignes du pêcheur et je me gare devant un restaurant en bord de mer. Au-dessus de la porte d’entrée, une enseigne qui annonce tout de suite la couleur : Ici, on cultive la bonne humeur ! Mauvaise herbe, arrache-toi ! Comme indiqué par le pêcheur sur le quai, je dois monter un sentier qui zigzague entre buissons odorants et rocaille. À mi-chemin, j’entends un quad se rapprocher. Quand je me retourne, je vois d’abord un sourire radieux. Le conducteur s’arrête. Je lui dis que j’aimerais rencontrer un berger qui s’appelle Baptiste. Lui, c’est Paul. Il est son frère et le gérant du restaurant Santa Manza sur la plage que je viens de passer. Mais il me prévient, en se frottant le menton : Mmmm…il vaut mieux l’appeler avant de passer. Il est assez spécial… Nous tentons de l’appeler, mais le berger ne répond pas. En attendant, Paul m’invite à prendre le café chez lui dans une petite maison traditionnelle construite en pierres et vieille de deux- cents ans où il vit avec son autre frère Charles. Ce dernier m’accueille aussi chaleureusement. Charles et Paul me parlent de leur amour pour cette terre corse et combien ils sont heureux de respirer un peu, avant la grosse saison touristique. Ils m’offrent un bon café et me parlent ouvertement de ce qui les met en joie. Moi, c’est de préparer un bon repas pour mes amis, comme aujourd’hui, une bonne chasse de sanglier, de la polenta et une partie de pétanque ! raconte Paul en touillant sa grande casserole qui libère un fumet irrésistible. Quant à Charles, il répond du tac au tac : Viens voir, je vais te montrer ce qui me rend heureux tous les matins. Nous sortons et je le suis. J’ai l’impression qu’il va lever le rideau sur un grand spectacle. Je ne me trompe pas. Je découvre une vue à couper le souffle, la mer, décou- pée sur le littoral, un golfe couleur émeraude, avec au loin des cimes enneigées. Je vois la garrigue sauvage à perte de vue et des buissons où niche une vie foisonnante. Avant l’arrivée des hôtes des deux frères, je propose d’aller rencontrer le fameux Joseph pour lui acheter du fromage. Quand je tourne les talons, les deux compères me regardent un peu amusés et je me demande bien pourquoi.

Joseph le berger
Parking de rêve (avec autorisation) sur la plage privée de Santa ManzaÀ l’approche de la fromagerie, je vois un homme sortir de son pick-up et marcher lentement dans ma direction, les poings sur les hanches, la mine renfrognée. Un peu comme dans les Westerns, à la manière d’un cow-boy qu’il ne faut pas déranger. L’homme se campe devant moi en écartant les jambes : Qu’est-ce que vous me voulez ? grogne-t-il, méfiant et manifeste- ment pressé d’en finir avec ce moucheron débarqué dans son potage. Je glisse ma main dans ma besace pour y saisir deux mini Toblerone que je lui tends, en esquissant un sourire gêné. Je me dis que personne ne peut résister à du chocolat suisse ! Range-moi ces conneries et dis-moi plutôt ce que tu fais là ! Je bredouille quelques mots pour lui expliquer l’objet de ma visite. Au port, on m’a dit que vous étiez un gars joyeux et comme je cherche à les rencontrer pour les interviewer, voilà pourquoi je suis là ! Il hoche la tête, consterné. Allez, tout ça, c’est des bobards. Pars maintenant ! Je ne vacille pas d’un poil de biquette. Par expérience, je sais que derrière chaque porte blindée, il peut y avoir des lingots d’or et un cœur tendre. Je me relie à lui sans jugement et je ne réagis pas à ces intimidations. Je renonce à mon projet d’interviewer ce gaillard qui n’est visible- ment pas demandeur. Et je fais bifurquer la discussion sur ses fromages. Je lui dis que j’aimerais bien lui acheter quelques tomes parce qu’on m’a dit qu’elles étaient les meilleures de toute la Corse. Alors là, c’était le bon mot de passe ! Une fois le seuil de sa fromagerie franchi, l’ogre s’est changé en agneau. Il m’a même offert un magnifique brocciu de chèvre et je lui ai acheté plusieurs autres variétés. Complètement détendu, il se met à me parler avec sincérité. Vous savez, je suis désolé pour les chocolats. En vérité, je les adore, mais ce sont mes dents qui ne les aiment pas ! Nous éclatons de rire ! Pardon de t’avoir un peu mal reçue, mais je me méfie des visiteurs parce qu’il est déjà souvent arrivé que des promoteurs immobiliers m’envoient des espions pour me tirer les vers du nez, pour acheter mes terres et celles de mes frères pour y construire des immeubles. J’ai peur de voir ce paradis naturel se faire grignoter par l’appétit toujours plus vorace de promoteurs sans scrupules. Pour Joseph, le bonheur ne se partage pas. Il est pour soi ! C’est un cadeau du ciel à ne pas mettre entre des mains indignes, me dit-il. C’est pour cela que Joseph et ses frères le protègent bec et ongles. Je comprends leurs craintes. En nous séparant, il me donne une bonne tape sur l’épaule qui me fait presque tomber. Toi et tes amis joyeux, revenez quand vous voulez, lâche-t-il avec une puissante voix.

Le pardon
En revenant chez Paul et Charles, un verre de vin et un morceau de tomme m’attendent sur la table. Tu restes avec nous pour le repas ! Nos amis sont 100% du terroir et ainsi tu rencontreras d’autres vrais Corses, lance chaleureusement Paul. Les invités se font un peu désirer, alors en attendant, Paul m’emmène sur son quad visiter un barraconu (prononcez barrrraconouuu). Ces petits dômes antiques construits en pierres sèches étaient probablement les cabanes de paysans d’autrefois. Toute la région était cultivée à grande échelle. Regarde la beauté de ce linteau, une belle masse en granit, s’émerveille Paul en caressant la pierre. Il est vrai que je n’ai jamais vu d’aussi beaux murs en pierres sèches !

Ulysse, sur la route de Santa Manza

À table, je suis entourée de cinq sacrés gaillards qui enchaînent les blagues grivoises. La viande de gibier est sublime et fond sous la langue. Comme toujours, si j’y pense, je remercie en silence la bête pour avoir fait don de sa vie. La polenta est servie avec une grande spatule de bois. À mon départ, je reçois encore une bouteille de vin et la permission de passer la nuit à bord de Begoodee, sur leur plage privée, en contrebas.
Le lendemain à midi, j’ai invité Paul à manger une bonne fondue au fromage. Et pour le remercier de tant de gentillesse, je lui offre un joli couteau suisse. De ce moment d’amitié naissent une belle complicité et une atmosphère propice aux confidences. Paul s’ouvre et me parle d’un souvenir très douloureux de son passé. Je lui prête une oreille attentive. Son histoire me touche profondément. Il me raconte qu’il a vécu un drame il y a 18 ans. Sa femme était enceinte et, quatre jours après le terme, se sentait souffrante. Elle avait été conduite en ambulance aux Urgences où il n’y avait qu’une sage-femme présente sur place. Parce que c’était un dimanche soir, me raconte Paul. Contacté par téléphone, notre médecin-gynécologue n’a pas jugé nécessaire de se déplacer. Il a toutefois prescrit un médicament que l’on ne donne habituellement jamais aux femmes enceintes, déplore-t-il, les dents serrées. Malgré plusieurs rappels au médecin par la sage-femme qui s’inquiète pour sa patiente dont l’état s’aggrave rapidement, celui-ci ne répond plus. Sa femme et son bébé, une fille, décèderont le lendemain. Mon enfant aurait pu être sauvé, mais là encore, personne n’est intervenu. En quelques heures, mon amour, ma famille et mon avenir ont été assassinés par la négligence d’une poignée d’individus. Paul a tout tenté pour obtenir réparation et dénoncer les irrégularités, les incompétences et l’incapacité de ceux qui ont été impliqués dans ce drame. Les institutions auxquelles je m’étais adressé pour chercher de l’aide ont préféré l’impunité au respect de la justice. Je n’ai rencontré que mépris, indifférence et corruption alors que je n’avais besoin d’entendre qu’un pardon. Je ne cherchais même pas à obtenir des indemnités, mais au moins des excuses de la part de quelqu’un. De n’importe qui mais de quelqu’un ! Alors la colère ne m’a jamais quittée et je n’arrive pas à tourner la page, continue-t-il. Malgré le suicide du médecin, je n’ai pas réussi à pardonner. Mon action en justice auprès du juge est restée lettre morte. Cela fait 18 ans que j’attends que l’on m’écoute !

Je décide alors de lui offrir l’une des lampes de Joy for the Planet, comme une bouteille jetée à la mer, avec le cri de désespoir d’un père et d’un mari meurtris. En écrivant ces lignes, je garde le fragile espoir que quelqu’un peut-être la trouvera sur la plage de la compassion. Voici un peu de lumière pour te donner la force de te libérer de cette mémoire qui te hante encore, lui dis-je. Pardonner, ce n’est pas excuser ni oublier ce qui a été accompli. C’est simplement se donner le droit de vivre à nouveau en paix. En saisissant la lampe, Paul est pris d’une vive émotion. C’est la première fois que je parle de cela depuis 18 ans. Je ne te promets pas de réussir à pardonner, Isabelle. Mais si un jour, je ressens l’élan de me rendre dans la nature pour transformer mon deuil, je te promets d’emporter ma lampe avec moi, me dit-il, les yeux mouillés. Il déplie le petit billet glissé à l’in- térieur du bocal. Que cette lumière t’apporte tout le réconfort dont tu as besoin, était-il écrit en italien. Aussi troublant fût-il, le message était signé par deux femmes qui avaient fabriqué cette lampe pendant l’atelier de Cagliari. Dans toute ma cargaison, c’était la seule fois qu’une lampe avait été réalisée par deux personnes, deux femmes de surcroît. Comme si l’épouse et la fille de Paul lui tendaient la main pour lui montrer le chemin de la guérison.
La route de la joie

Ici, sur ce petit échantillon de mer azur, je savoure la douceur de l’amitié entre un homme et une femme qui se connaissent à peine. Une entente qui n’est pas brouillée par le filtre de la séduction, du désir ou des sentiments éphémères. L’énergie entre nous est claire et sans ambiguïté. Elle est vivante comme la main d’un écrivain. Nous nous prenons dans les bras. Paul descend du bus, sa petite lampe sous le bras. Avant de partir, je lui demande encore de coller l’autocollant de la Corse au dos de Begoodee. Je démarre et m’éloigne sur un bon coup de Cucaracha !
Merci à ces trois frères qui, chacun à sa manière, m’ont offert le meilleur de lui-même, dans une intensité et une authenticité rares. Ils m’ont montré le meilleur de la Corse. Je reviendrai manger au petit restaurant bleu et jaune au bord de la plage à Santa Manza.

Extrait du livre “La route de la Joie” (Éditions Ambre) par Isabelle A. Bourgeois

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Isabelle Alexandrine Bourgeois

Après avoir collaboré pour la télévision, la presse écrite et la radio, Isabelle A. Bourgeois est déléguée humanitaire auprès du CICR avant de devenir rédactrice en chef du magazine du CICR "Avenue de la Paix". En 2018, avec Joy for the Planet, Isabelle traverse 23 pays comme journaliste bénévole pour partager le meilleur de l'homme, raconté dans «La route de la Joie», paru en janvier 2020.

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