Aux bénévoles anonymes qui ont aidé ma maman

Cette affiche ne vous rappelle rien ? Elle a été placardée dans toute la Suisse dans les années 1970

Ma maman disait souvent : ” J’ai encore appelé le 143. Heureusement qu’ils sont là ! ”

J’avais environ huit ans quand La Main Tendue (Tél 143) a lancé une campagne d’affichage dans toute la Suisse. On y voyait l’une de ces cabines téléphoniques de l’époque, avec des vitres à petits carreaux opaques qui laissaient deviner la silhouette d’une personne en train d’appeler. Je me souviens être restée un long moment devant le panneau. J’avais enfin la réponse à une question que je me posais depuis longtemps : voilà qui sont ces gens qui consolent ma maman !

Quarante ans plus tard, devenue journaliste professionnelle, j’ai eu une autre révélation. J’étais en panne de sujets d’enquête et, comme toujours dans ces cas-là, je m’étais mise à lire tout ce qui me tombait sous la main. Ne me demandez pas comment c’est arrivé, mais j’ai trouvé sur internet un rapport d’un observatoire de la téléphonie sociale. Il y avait une phrase qui disait en substance que les services d’écoute comme La Main Tendue sont entourés de mystère, à cause de l’anonymat et de l’absence de contact visuel. On ne sait rien sur ces bénévoles qui se relaient 24 heures sur 24, 7 jours sur 7, toute l’année, pour répondre aux appels de la population.

La phrase suivante m’a fait bondir de ma chaise : les auteurs affirmaient que ce voile de mystère est une bonne chose, car si l’appelant savait à quoi ressemble le bénévole qui se trouve au bout du fil, le charme serait rompu, la magie s’envolerait. Je conçois volontiers que l’anonymat soit utile. J’imagine même volontiers qu’il rassure. Mais comment peut-on soutenir que le fait de savoir est nuisible ?

J’ai bâti toute ma carrière sur la recherche de la connaissance et de la vérité. Quand je suis entrée en journalisme, on m’a appris que c’était précisément cela, le métier : la recherche de la vérité. Bien avant d’être objectif, le journaliste se doit d’être honnête. Et si l’objectivité n’est pas toujours à notre portée, il est toujours possible d’être honnête, car nous savons tous, au fond de nous, si nous le sommes ou si nous ne le sommes pas.

Ainsi, cette petite phrase a réveillé en moi une vocation profonde. Je me suis figée sur ma chaise, saisie par la gravité de l’instant. J’ai décidé de démontrer que non, le charme et la magie ne disparaîtront pas si les bénévoles du 143 se dévoilent. Je leur consacrerais un livre, dans lequel je leur donnerais la parole. L’espace d’une enquête, je serais le 143 du 143.

Le premier témoignage m’a fait l’effet d’un choc culturel. Si j’ai appris une chose au cours de mes longues années de métier, c’est que j’ai l’obligation, en tant que journaliste, de dire la vérité ; mais les gens que j’interroge ont le droit de mentir – et ils ne s’en privent pas. Or j’avais là, devant moi, une personne qui sonnait parfaitement authentique. C’était en fait la personne que j’avais toujours secrètement rêvé d’interroger !

Les mois ont passé. Les entretiens se suivaient et j’étais contente d’interviewer ces bénévoles avec beaucoup de professionnalisme, une juste distance émotionnelle, sans chercher dans leurs témoignages des correspondances avec mon propre cheminement. Mais un jour, cette phrase a brusquement refait surface : ” J’ai encore appelé le 143. Heureusement qu’ils sont là ! ”

Se peut-il que derrière la journaliste engagée à servir un intérêt supérieur, il y ait eu cette petite fille de huit ans qui espérait peut-être pouvoir, un jour, rendre aux bénévoles du 143 ce que sa mère leur avait pris ? D’une certaine manière, je suis une enfant du 143. La chaleur humaine que ces bénévoles essaient de répandre dans le cœur des appelants ne suffit pas toujours à rallumer une flamme de vie. Mais mon goût pour la recherche de la vérité, ma sensibilité journalistique prouvent que des paroles bienveillantes peuvent, par une sorte de dissémination indirecte, profiter à une autre personne que celle à qui on les dit.

Rien ne se perd en ce monde.

Témoignage de Francesca Sacco

* La magie de l’écoute. Entretiens avec des bénévoles de La Main Tendue et de S.O.S Amitié. Editions Georg, 2018, 224 pages. EAN13:9782825710852. Peut être commandé directement sur le site de l’éditeur : https://www.georg.ch/la-magie-de-l-ecoute

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Francesca Sacco a su, avec cet ouvrage, ouvrir une fenêtre sur le monde de l’écoute active, pour mettre en mots un véritable bol d’air d’humanité, de bienveillance et d’attention portée à l’autre.

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Tél 143 – La Main Tendue offre une écoute anonyme et confidentielle à toute personne en difficulté émotionnelle.

Tél 143 est disponible 24h sur 24 et 7 jours sur 7 (la nuit est réservée pour les urgences)

Soutien par Tchat ou Mail sur www.143.ch/fr

Catherine Bezençon

Catherine Bezençon

Un parcours atypique et souvent autodidacte, faits de propositions de postes « vas-y, c’est pour toi ! », a amené Catherine Bezençon, assistante de médecin de formation, d’un poste de responsable marketing dans une société de placement de personnel spécialisée dans la finance, à la direction de Tél 143 – La Main Tendue en 2004. Depuis lors, elle participe avec passion au devenir du poste vaudois.

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