Tel un phénix qui renaît de ses cendres…

Tel un phénix qui renaît de ses cendres… (Définition en bas d’article)
Voilà comment je me sens, comment mon mari résume mon état…

Retour dans le temps, de quelques semaines et je fais une transgression quant à ma ligne d’écriture habituelle, me contentant d’être plus narrative que philosophique sur ce coup-ci.

Le COVID-19, le virus qui aura marqué cette année 2020 avec son impact planétaire, économique, social, sportif, tout a été dit, écrit et le sera encore…

Son confinement qui l’accompagne aura été pour tous un recentrage sur soi-même, son couple, sa famille, ses proches. Je ne déroge pas à la règle.

La mesure tombe au 13 mars environ, confinement général pour la population suisse, on reste à la maison. La Suisse ordonne un confinement souple : sorties toujours possibles mais dans le respect de règles données, ce qui, au vu des témoignages d’amis italiens, français ou belges, ressemble à une semi-liberté à peine surveillée.

Didier (mon mari) et moi engageons cette période avec sérénité, adaptons notre vie commune, mes entraînements sportifs, nos sorties alimentaires (Didier en solo, part au centre commercial et remplit un caddie qui doit au minimum nous faire une semaine de survie, parfois presque 10 jours)

En fonction de mon programme d’entraînement, une à deux sorties en handbike sont quotidiennement effectuées, sur un parcours toujours identique, le long des berges du Rhône. Pas de voiture mais un regain nouveau de cyclistes, joggers, patineurs se retrouvent sur mon itinéraire, parfois encombrant.

Ouvrons-là une parenthèse pour déplorer la pratique quasi systématique des écouteurs dans les oreilles, privant ainsi son utilisateur de toute connexion avec les bruits et la vie extérieure, le mettant en danger, lui et celui qui veut le dépasser… Jogger qui court au milieu de la piste sans entendre les oiseaux, le vent dans les arbres et mes appels avertisseurs de mon arrivée. Patineurs au style débutant sans casque et protections coudes-poignets, écouteurs bien sûr… Genoux collés et chevilles à 45°… Cyclistes amateurs sans casque, guidon lâché pour manipuler son téléphone à 2 mains pour sélectionner sa playlist… Ou simplement piétons dont on ne voit pas les avant-bras, signe que ceux-ci sont en train de les utiliser et majoritairement pour tenir le smartphone couplé aux écouteurs encore… Tant de comportements que l’on remarque et déplore par ces sportifs urbains sortis de leur salle de fitness et connectés soudainement au plein air. Pourtant la mélodie du vent, le ruissellement du Rhône, reconnaître le chant des oiseaux… Manquer cette connexion avec la nature, la Vie… Dommage… Parenthèse fermée.

Après 5 semaines de confinement, mon entraîneur me propose un nouveau programme : une sortie par jour et exercices de fitness et musculation (altères, pompes, etc.) en intérieur.

Cordes, poulies, tapis de mousse, barre et poids de musculation, tout est regroupé dans un coin de halle de stockage. Didier place à l’horizontale une échelle à 2 mètres de haut et je vais pouvoir y faire tractions et traversées.

Ainsi pendant 2 semaines, je pratique et développe de nouveaux exercices avec le matériel à disposition. Le fitness que je fréquente habituellement est bien sûr fermé.

Et un jour…

Un jour inoubliable, marqué depuis dans mon cœur, mon âme, mon corps, le 25 avril…

A la recherche de nouveaux exercices, je demande à Didier de me soulever par les pieds pour ressentir le poids sur mes mains et imaginer quelques pompes à la verticale. Dénégations de Didier : mes jambes ne seront que cordes molles et il lui sera impossible de me tenir en verticale et de la gérer convenablement.

Petite déception mais celui-ci me dit : attends, j’ai une idée, couche toi sur le ventre, je reviens.

Quelques instants plus tard il revient avec mon snowboard de mon temps de valide dont il avait toujours refusé de se séparer et quelques sangles.

Snowboard posé sur mon dos, il me sangle haut du dos, bassin, genoux, chevilles et me dit : comme ça, ça doit la faire.

Je comprends l’idée, 3-2-1, il me redresse et je me retrouve sur les mains et tout le poids de mon corps écrase mes paumes et mes doigts.

Machine à remonter le temps ! Je reviens 13 ans en arrière. Je ressens, je revis, je saisis mon corps, il me parle, je lui réponds, on se comprend, on interfère ensemble.

Pas de mots ici assez forts pour exprimer mes sentiments, mes sensations retrouvées, ma joie de corps et d’esprit.

En 4 essais, en moins de 10 minutes, je retrouve la gestion de l’équilibre sur mains. Didier me redresse en verticale et je tiens en solo sur les mains !!

25 avril !! Date historique dans mon parcours de vie. Ma naissance, mon accident, mon mariage et maintenant celle-ci, gravée à jamais dans mon cœur. Une 2ème date-clé rejoindra rapidement les autres mais on y vient plus tard. Pour le moment, je jouis de cet instant présent, nouveau, magique, irréel !

Didier et moi tombons dans les bras ensemble, nous laissons sortir des larmes de joie, d’incrédulité et sans tarder, recommençons l’exercice encore et encore !

Mon équilibre est là, je le gère. Il me manque encore un peu d’endurance mais ma condition physique due au handbike est là. Je dois encore l’adapter pour ces nouveaux mouvements.

4ème essai, je tiens en solo sur les mains. Didier le savait, le sentait, il avait mis en place le téléphone portable en mode vidéo et nous avons en images ce moment merveilleux. Archive précieuse.

L’histoire commence et ne s’arrête pas là. Les jours qui suivent, je retrouve mon snowboard collé au dos. Le 3ème jour, je peine à retrouver mon équilibre, un doute m’envahit… et si… si ça n’était qu’une illusion, une sucette dans la bouche que l’on me retire ? Mon dos, fatigué par ma reprise bien sûr fougueuse, réclame du repos, à corps et à cris et par déséquilibre. L’absence de tonicité dans mon bas du dos, bassin et jambes doit être compensé par un effort conséquent par ceux qui répondent présents. Jour 3, jour de craintes, de doutes…

Jour 4, la réponse à mon corps : message reçu, on modifie le plan d’attaque. Fini le snowboard qui amène mon centre de gravité bien haut par rapport à la partie de mon dos encore valide et de fait, le sollicite de façon exagérée.

La position petite boule va naître. Jambes repliées contre mon tronc, côté poitrine, genoux pliés et on sangle le tout fermement et me voici avec un tronc-jambes solidaire et compacte. Mon centre de gravité est ramené bien plus bas, je maîtrise mieux mes équilibres, moins de force à développer, je reste désormais quelques minutes sur les mains sans redescendre au sol. Il me manque peu pour me hisser sur les mains en solo mais la rotation du bassin est encore physiquement très conséquente. Didier m’aide encore à chaque fois, tant à la montée qu’à la descente. Je ne suis pas encore autonome dans mes mouvements. Se débarrasser de mes chaînes… Me hisser, m’élever, m’envoler par moi-même, sortir de ma cage, me libérer ! Je me fixe ce but dans ma tête.

Deux semaines durant, je travaille alors en petite boule. Je fais divers essais de positions d’avant, de ce temps passé mais pas effacé. Je tente divers chemins qui, souvent, me mènent dans une impasse. Peu importe, que ce chemin est beau !

Autonome, effectuer l’entier de ma montée sur mains incluant le départ au sol, le contrôle de la descente, revenir et réussir à nouveau mes équilibres sur un bras, gauche et droite. Je tiens à retrouver mon côté ambidextre d’équilibriste sur mains valide.

Je le veux, je le peux, je le sais, je le sens. Mon corps me répond, pas au doigt et à l’œil, mais nous retrouvons un langage commun et, plus que des bribes de phrases, nous établissons lui et moi une conversation nouvelle mais tellement enrichissante.

Pendant cette période, j’ai lâché quelques photos sur mes réseaux sociaux. Partager ma joie, mon bonheur. Une avalanche de réactions, des messages de positivité, d’encouragements. Plus de 600 réactions, 190 commentaires et 60 partages, rien que sur mon profil Facebook. Tout comme moi, mes amis et proches n’en reviennent pas.

21 mai, 2ème date clé que je grave dans mon cœur et livre personnel de vie

Didier est avec moi bien sûr tous les jours. Confinement oblige mais surtout élément indissociable de mon retour sur mains. Un matin, par WhatsApp, il m’envoie une photo d’un asiatique avec un balai attaché aux chevilles et qui passe par l’arrière de la tête, en appui sur la nuque.

Un exercice d’assouplissement, de yoga, de maintien corporel. Pour moi, un nouveau chemin à explorer.

Il y aura eu le snowboard, la position petite boule, allons découvrir celle que nous allons nommer “en V”

“Une femme qui demande à ce qu’on l’attache, ça se garde…” dixit Didier

Une barre aluminium attachée aux chevilles, qui passe derrière ma nuque, une petite protection pour la nuque et nous voilà aux portes de cette nouvelle étape.

Première sensation et réaction : ma souplesse est bonne et de toute manière, je ne sens pas mes jambes, ni bassin. Mais mon passé est avec moi, ma souplesse d’avant est toujours là, je l’ai entretenue durant ces 13 ans par des exercices d’assouplissement réguliers. La paraplégie aurait tendance à plutôt cristalliser les articulations et les rendre raides. Mon corps est mon outil. Des jambes bien droites sur mon handbike est un avantage. Mon temps investit se retrouve encore mieux maintenant.

Premier essai, depuis le sol, les fesses touchent le tapis, mes chevilles sont au-dessus de ma tête. Sans une hésitation, tout mon corps participe à mon effort. La partie qui ne peut pas est emmenée de force par la barre d’aluminium et surtout mon centre de gravité et point de rotation est placé dans la partie valide de mon corps. Je suis commandant en chef et j’ordonne : qui m’aime me suive !

Épaules, bassin, jambes, tous sont des alliés qui me poussent à mon sommet : je suis partie du sol et je finis en équilibre sur mains ! Je suis libre et indépendante !

Une victoire se rajoute à mon palmarès. Il me reste à placer l’estocade, le coup de grâce à ces 13 ans d’abstinence : l’équilibre sur un bras ¨

En position petite boule, j’ai déjà souvent tenté l’exercice mais mes jambes placées trop en arrière de mon corps place mon centre de gravité tel qu’il me faut une force énorme pour retenir mon bassin qui tombe et que je ne retiens pas. Je me suis épuisée bien des jours pour un résultat frisant le nul.

En position “V” tout change. Mes jambes sont plutôt placées au niveau de mes épaules, voir presque en avant. Ma force restante dans le dos me permet presque facilement de les contrôler.

21 mai, en position “V”, je pars du sol en solo, me monte en équilibre sur mes mains, bascule mon bassin sur le côté. Je place le poids de mon corps dans mon épaule, ma paume se fait écraser, mes doigts sont mon équilibre, mes yeux, mon centre de contrôle. Ma main opposée s’allège, mes doigts effleurent le sol, s’envolent, quittent le sol. Je suis en équilibre sur un bras.

Silke Pan is back ! Didier encore…

Vidéo sur ma page Facebook “Silke Pan- Page publique” https://www.facebook.com/silkepan.ch/videos/1174190996255708/

25 avril, 21 mai, moins de 4 semaines… J’ai retrouvé mes équilibres sur mains, le carburant pour mon corps et ma tête, mon ADN. Je retrouve ma vraie identité : Silke Pan, l’équilibriste sur mains !

Dans mon livre que j’ai écrit, au chapitre de l’exosquelette, je conclus par :

” Ne baissez jamais la tête, ne courbez jamais le dos ou alors une fois par jour : pour attacher vos chaussures. Désormais, je veux en user les semelles ! ”

Aujourd’hui, je veux toujours user ces semelles mais aussi retrouver les mains cagneuses de mon époque perdue et maintenant retrouvée.

Le bonheur n’est pas au bout du chemin. Le bonheur, c’est le chemin. Ce chemin, je peux désormais le parcourir à pieds ou sur les mains.

Si un jour vous me croisez chaussures usées et mains pleines d’ampoules et de callosités, ne me plaignez pas : je suis heureuse !

Silke Pan

* Le phénix est un oiseau légendaire doué d’une grande longévité et caractérisé par son pouvoir de renaître après s’être consumé dans les flammes. Il symbolise ainsi les cycles de mort et de résurrection.

« Là aussi naît le phénix, qui a la grandeur de l’aigle, la tête ornée de plumes formant un cône, des caroncules à la gorge, le cou rayonnant d’or, le reste du corps de couleur pourpre, si ce n’est la queue, qui est d’azur éclatant et semée de plumes incarnat. »

Le phénix se reproduit lui-même : quand il sentait sa fin venir, il construisait un nid de branches aromatiques et d’encens, y mettait le feu, il battait des ailes pour attiser les flammes et se consumait dans les flammes. Et une fois qu’il était réduit en cendres, un oisillon en renaissait.

 

Photos de cet article par @ Anthony Demierre

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  • Lisez à ce sujet l’article du magazine l’Illustré du mercredi 3 juin 2020 !
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Silke Pan

Silke Pan

Une vie qui commence dans la lutte, Silke Pan se relève et de ses passions, elle en fait son métier. Artiste de cirque, elle travaille à travers toute l’Europe jusqu’au jour où une terrible chute du trapèze brise les ailes de l’acrobate, paraplégique. Silke reprend son envol à travers le sport de compétition. Grâce à sa collaboration avec l’EPFL, elle vit un miracle technologique.

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